;.-:: I • COLLECTION PICARD BIBLIOTHÈQUE COLONIALE ET DE VOYAGES LES FRANÇAIS EN AMAZONIE Henri A. COUDREAU PROFESSEUR DE i/UNIVERSlTÉ MEMBRE DÉ LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERCIALE DE PARIS DU COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D'ÉTUDES BRÉSILIENNE DU COMITÉ D'EXPOSITION DE LA GUYANE FRANÇAISE ET DE DIVERSES SOCIÉTÉS SAVANTES Illustrations par P. Hercouët et P. Massé. PARIS LIBRAIRIE PICARD-BERNHEIM ET O ALCIDE PICARD ET KAAN, ÉDITEURS II, RUE SOÛFFLOT, II Propriété réservée. BIBLIOTHÈQUE COLONIALE LES FRANÇAIS EN AMAZONIE HENRI A. COUDREAU. COLLECTION PICARD BIBLIOTHEQUE COLONIALE LES FRANÇAIS EN AMAZONIE PAR Henri Â"f COUDREAU PROFESSEUR DE -L'UNIVERSITÉ MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERCIALE DE PARIS DU COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ INTERNATIONALE D'ÉTUDES BRÉSILIENNES < i DU COMITÉ D'EXPOSITION DÉ LA GUYANE FRANÇAISE ET DE DIVERSES SOCIÉTÉS SAVANTES Illustrations par P. Hercouët et F. Massé. PARIS LIBRAIRIE PICARD-BERNHEIM ET Cie ALCIDE PICARD ET KAAN, ÉDITEURS II, RUE SOUFFLOT, II. Propriété réservée. Tout exemplaire non revêtu de notre signature sera réputé contrefait. r INTRODUCTION Ce volume, abrégé d'une œuvre plus importante1, a pour objet la vulgarisation de la question amazonienne. La question amazonienne nous intéresse à divers titres. D'abord, aucune région du monde où vivent des Fran çais ne saurait nous être étrangère. Toute contrée où la France possède de grands intérêts de commerce ou d'in fluence, mérite d'être étudiée par les Français. A la veille de repartir, honoré d'une mission nou velle, pour les territoires de la Haute Guyane française, je ne cesse de penser que notre Guyane ne saurait être seulement la Guyane de Cayenne, elle doit être un ache minement à la réalisation du rêve déjà ancien, mais de plus en plus séduisant, de la France équinoxiale. Les Français en Amazonie, appuyés sur la vieille colonie guyanaise, nous referont, j'en ai la persuasion intime, une France équinoxiale plus magnifique que jamais on ne l'a rêvée, une France équinoxiale que nous aurons, sans diplomatie, sans politique, sans conquête, sans prise de possession administrative, mais par la féconde infiltration de la race et du génie. Le milieu amazonien du Maroni au Juruâ, de Cayenne à Manâos, réclame l'émigrant français. Paris, janvier I88J. HENRI A. COUDREAU. I La France équinoxiale, Études et Voyages, deux vol. in-8° et un atlas; chez Challamel, éditeur. LES FRANÇAIS EN AMAZONIE CHAPITRE PREMIER LA COLONIE FRANÇAISE DE LAMAZONIE L'Amazonie, marché nouveau, nation nouvelle, est cons tituée par les deux provinces de l'extrême nord brési lien : la province du Gram-Parâ et celle de l'Amazonas. Sa population n'est pas encore d'un million d'habitants, mais sa superficie équivaut à près de huit fois celle de la France, et pourrait nourrir plus de 3oo ooo ooo d'âmes. L'Amazonie mérite notre attention spéciale à deux points de vue principaux : à cause de l'importance des intérêts commerciaux que nous avons avec elle, à cause de l'impor tance de la colonie française établie dans la contrée. Pour ce qui est du premier point, il suffit de dresser la liste des pays avec lesquels la France fait moins de com merce qu'avec l'Amazonie. Ces pays sont les suivants : Grèce, Portugal, Venezuela, Réunion, Indes hollandaises, Mexique, Cap, Sénégal, Antilles anglaises, Australie, Danemark, Cochinchine, Guatemala, Indes françaises, Guyane fran çaise, Equateur, Philippines, Siam, Bolivie. La France, en i885, a fait près de cinquante millions de commerce avec l'Amazonie. Pour ce qui est du second point, il suffit de dire pour le moment que, de toutes les colonies étrangères de l'Ama zonie, la colonie française est la plus nombreuse, si nous en exceptons la colonie portugaise, dont l'immigration dépend de causes tout à fait spéciales. LES FRANÇAIS Ceci établi, on sera surpris d'apprendre que nous n'avons pas en Amazonie le moindre vice-consulat. Les intérêts français sont en souffrance en Amazonie à cause du manque de représentants du Gouvernement de la métropole. Rien n'est susceptible d'offrir moins de stabilité que l'or ganisation consulaire d'une grande nation. Il faut qu'il y ait proportionnalité, équilibre, entre l'importance des relations d'affaires et l'importance, le nombre des con sulats. Dès que cet équilibre n'existe plus ou n'existe pas, il faut s'appliquer à le rétablir ou à l'établir. Ainsi, nous faisons actuellement pour quatre millions d'affaires annuelles avec la Chine et cinquante avec l'Amazonie. Dans la pre mière de ces contrées, nous entretenons un nombreux per sonnel consulaire; dans la seconde, nous n'avons pas même un vice-consul. Il y a là une anomalie qui appelle une rec tification. Les consuls ne sont pas faits pour provoquer les affaires, mais ce sont, au contraire, les affaires qui appellent, qui exigent les consuls. Le pouvoir central n'a pas à décréter à priori, d'intuition, mais à constater et à s'adapter. Cette métaphysique digérée, arrivons à des faits plus sub stantiels. Quand quelques centaines de Français, tous commerçants, tous aisés, sont établis à demeure dans une vaste contrée, grande comme huit fois la France, où ils font pour une cin quantaine de millions de francs d'affaires, il est clair que ces notables, producteurs, chargeurs, industriels, doivent avoir, tant entre eux qu'avec les autres étrangers ou les na tionaux de la contrée, une foule de relations de l'ordre commercial ou de Tordre civil nécessitant la présence de ce fonctionnaire à tout faire : notaire, officier de l'état civil, juge de paix, qui s'appelle le consul. Or, qu'arrive-t-il ? Si nos grandes maisons de commerce sont à Para, notre colonie est surtout à Manâos et dans la province de l'Amazonas; le Juruâ, par exemple, est exploité presque exclusivement par des Français; au Madeira, nos EN AMAZONIE compatriotes sont nombreux ; au Solimoens, sur cinquante- cinq maisons de commerce, vingt-trois sont françaises. Eh bien, les Français de la province de l'Amazonas, que leurs affaires n'appellent généralement à Para qu'une fois par an, sont obligés d'entreprendre un voyage d'au moins quatre ou cinq cents lieues quand ils ont à accomplir tel ou tel acte de la vie civile ou commerciale : un mariage, la poursuite d'un procès, un arbitrage pour.l'attribution d'une forêt de caout chouc disputée, voire même la signature de certains papiers de moindre importance. Manâos présente cette singulière anomalie. Un jour de fête officielle, le 7 septembre, par exemple, jour de la fête de l'Indépendance, le président de la province,, le commandante das armas, le commandant de la flottille, le jui% de direito, assistent à une messe solennelle à la cathé drale de Nossa-Senhora da Conceiçao. Le corps consulaire en uniforme se trouve présent à la cérémonie. Voici le con sul de la république Argentine, celui du Venezuela ; les vice- consuls d'Espagne, de Portugal, du Pérou, d'Angleterre, des Etats-Unis, se pavanant dans leurs beaux habits ; le vice- consul de France brille par son absence ! Au sortir de la cérémonie, le cortège défile dans la rua Municipal; vous n'y voyez que des magasins français : ceux de M. Isidore Norat, de M. Raine, de M. Schill, de M. Char- réard, de MM. Kahn et Polack, de MM. d'Anthonay et Bouillie. Six commis de la maison Kahn et Polack arrivent du Jurua avec des chargements de caoutchouc. La conversa tion s'engage en français ; toute la bourgeoisie locale y par ticipe, et l'on n'entend plus parler que français dans le cor tège officiel. Quelques jeunes Brésiliens, fraîchement émou lus de leurs études à Paris, s'en vont, discutant sur l'un de nos chefs-d'œuvre littéraires, consulter le document à la bi bliothèque. Dans cette bibliothèque, sur sept mille volumes, cinq mille sont écrits en notre langue. Au retour, regardant les enseignes des magasins, nous ne voyons que des « au Louvre », « au Printemps », « à Notre-Dame de Paris », « Café Chic». Et l'absence d'un consul français dans une. io LES FRANÇAIS ville où nous comptons plus de compatriotes établis que dans celle de Cayenne, fait qu'on se croirait dans une cité française récemment conquise et administrée par les Brési liens. A Para, même anomalie. Non seulement les Etats-Unis et l'Angleterre y ont un vice-consul, mais encore l'Allemagne, le Portugal, le Pérou, l'Argentine, etc. La France, autrefois, entretenait un vice-consul à Para. Depuis, notre commerce avec l'Amazonie ayant décuplé, notre vice-consulat a été transformé en agence consulaire ! La France, est pourtant, de toutes les nations étrangères celle dont la colonie dans la contrée est la plus importante. Ce que sachant, les Brésiliens, aux jours de réception, voyant notre pauvre agent consu laire fermer, humble et modeste, le cortège, — on sait l'im portance de la représentation dans ces pays, — se demandent si c'est par ignorance ou par lésine que le Gouvernement français consent ainsi à déchoir de son rang vis-à-vis des autres nations. Para a pourtant pour nous une autre importance que Sa- banilla, Baranquilla, la Guayra, Guayaquil et Concordia, pour que nous le traitions au moins sur le même pied que ces villes privilégiées. Mais ce n'est pas seulement à cause de la quotité de nos rapports commerciaux avec l'Amazonie que nous devons ins taller dans cette contrée une organisation consulaire moins rudimentaire que celle que nous y avons aujourd'hui. C'est encore à cause du chiffre rapidement croissant de nos na tionaux résidant dans ce pays, à cause du rôle réellement étonnant de pénétration intellectuelle que nous avons là-bas, à cause enfin de certains intérêts diplomatiques. Il est pénible d'être obligé de constater qu'aujourd'hui la colonie est obligée, le plus souvent, de recourir aux bons offices des consuls des autres nations, l'agent de Para ne pouvant instrumenter que pour ceux de nos nationaux établis dans la région du bas Amazone. Un seul agent pour un ter ritoire de 3 5oo ooo kil. q., c'est réellement peu. Un voyage de 800 lieues pour aller demander un conseil à son consul, DONATIEN BARRAU La plus haute personnalité française de l'Amazonie. EN AMAZONIE i3 c'est beaucoup; et, si l'on a le consul anglais ou allemand sous la main, on s'en sert. Grâce à l'importance de notre colonie à Manâos et dans les hauts affluents, nous sommes à la tête du mouvement progressiste dans l'Amazonie occidentale. Mais ce n'est pas tout. Il faut bien remarquer que le rôle de la France dans les deux provinces n'est point uniquement mercantile ou indus triel, loin de là. On sait que toute l'Amérique du Sud se considère comme une dépendance intellectuelle, si l'on peut dire, des métro poles latines d'Europe, et tout spécialement de la France. Parmi toutes ces nations latines d'Amérique, nos bonnes clientes, nos bonnes amies, nos bonnes élèves, il en est quelques-unes qui se sont élevées au premier rang, parmi leurs jeunes rivales, pour le développement économique, artistique, scientifique, intellectuel. Et ce sont précisé ment celles-là qui, dans leur marche vers le progrès, serrent de plus près la France et lui ont voué l'affection la plus active et la plus sincère. Je veux parler du Brésil et de l'Argentine. Or, le Brésil est assez connu en France pour qu'il ne soit pas nécessaire d'insister ici sur les relations d'affinité qui unissent la grande nation latine d'Europe et sa grande sœur d'Amérique ; mais ce qu'il est bon de faire con naître, c'est que de toutes les parties du Brésil, celle qui semble nous avoir consacré le culte leplus efficace, qui semble nous désirer le plus vivement, qui s'inspire avec le plus d'ar- , deur résolue de notre génie national, c'est cette région encore f peu connue, mais d'ici peu, certainement très populaire Y'Amazonie. Para est une ville un peu cosmopolite. Cependant, l'on peut dire qu'après le portugais, la langue qui de beaucoup y est la plus répandue, c'est le français. A Manâos, dans la so ciété, on entend tellement parler notre langue, qu'on se demanderait volontiers laquelle, de la portugaise ou de la française, est la plus familière à la bourgeoisie. 14 LES FRANÇAIS Je crois connaître à Manâos à peu près tous ceux qui valent lapeined'êtreconnus. Je n'aijamais parléavec eux que le fran çais. Etilsparlaient sans-aucun accent. Dans les écoles d'ensei gnement secondaire, le français est réellement appris: les en fants de quinze ans, sous prétexte de faire des études à la mode, les bonnes études, n'apprennent point à ânonner notre langue, ils la parlent. Dans les écoles primaires, aujourd'hui, les enfants presque tous apprennent le français. On peut dire que la génération actuelle tout entière est familiarisée avec notre langue. Cela sans peine, d'ailleurs ; car il n'y a pas une bien grande distance entre la langue de Voltaire et celle de Camoëns. Malgré nous, sans canons, sans crédits, nous pé nétrons de notre génie les nations néo-latines d'Amérique. Ah ! certes, ce sont là de bien belles colonies ! En Amazonie, le commerce, les écoles, les fonctionnaires, la jeunesse nous parlent, nous lisent, nous aiment, nous désirent, nous appellent de tous leurs vœux, ils nous lisent plus que nous ne nous lisons nous-mêmes, d'Auguste Comte à M. Paul Bourget, de Victor Hugo à M. Xavier de Monté- pin, de Balzac à M. Charles Métoupel, — connaissez-vous M. Charles Métoupel? — Non, eh bien, eux, ils le connais sent : ils ont tout lu, ils nous dévorent, et, Dieu me pardonne, leurs journaux les renseignent aussi bien sur nos propres affaires que nous pouvons l'être par les nôtres. Ces journaux du Brésil ! Je ne parle pas du ~ Jornal do Commercio, » qui tire tous les jours sur seize pages, format du Times, en sept. Je parle des journaux de Para —tel que le « Diario do, Gram-Pard », par exemple, —eh bien, très fréquemment, dans ce journal, vous avez des articles en français. J'en connais au moins cinq cents dans l'Amazonie qui, dès maintenant, commencent à faire des économies pour venir passer six mois à notre grande Exposition de 1889; et alors, quand ils auront fait leur pèlerinage de la Mecque, ils rem porteront comme souvenirs nos derniers ouvrages sco laires, les dernières productions de nos savants, les derniers chefs-d'œuvre de notre industrie, les dernières idées de notre démocratie progressiste. EN AMAZONIE i5 Et vous croyez que nous ne devons pas à ces gens-là plus N qu'un agent consulaire, lorsque nous prodiguons des consuls très bien payés dans des localités où nous n'avons à peu près ni commerce ni nationaux?... Enfin, disions-nous, il est tel intérêt diplomatique qui exige que nous ayons en Amazonie une sérieuse organisation consulaire. Je ne rééditerai pas ici la fameuse question du différend franco-brésilien à propos du territoire contesté de Guyane; cependant, ce différend existe: il existe depuis longtemps, il existe toujours, et j'ai bien peur qu'il n'existe encore pendant deux ou trois cents ans. Si, au lieu d'un modeste agent con sulaire, nous avions là-bas un consul à giorno, — oh! il ne nous annexerait pas le contesté, n'ayez crainte, — mais, au moins, grâce à lui, quand les Brésiliens s'amuseraient à - mettre la main sur le territoire en litige, au moins ne seriez- vous pas obligés d'attendre vingt ans pour être informés du fait, comme cela s'est passé pour l'Apurema. En attendant, tout en se liant les mains, il pourrait toujours ouvrir les yeux, faire savoir au quai d'Orsay ce qui se passe à Mapa et à Counani (4). Il y a encore autre chose. On sait aujourd'hui un peu partout qu'il circule au Brésil certains bruits. Pour ne pas me compromettre, je déclare à l'avance que je ne crois pas que ces bruits soient fondés. Dans le milieu le plus officiel de la terre on peut, cependant, d'ores et déjà, se permettre de dire que, depuis quelques années, l'Ama zonie est très franchement autonomiste. Si je ne craignais pas de passer pour indiscret, je dirais même que je connais à Manâos et à Para une demi-douzaine de senhores crâne ment séparatistes, ayant déjà leur drapeau, — nos trois cou leurs disposées autrement, — leur programme, leur v-pronun- ciamiento, » et même,— ô prévision admirable! — leur constitution et leur président tout prêts I Mais ces séparatistes sont isolés, certainement ; quoi qu'il i. Voir le chapitre : l'Amazonie contestée entre la France et le Brésil. Page 127. le LES FRANÇAIS en soit, il est un fait incontestable, c'est qu'en prévision de cette échéance, qui peut n'arriver jamais, les Etats-Unis, l'Angleterre, voire même l'Allemagne, font actuellement de la propagande discrète en vue d'un protectorat commercial bien senti à établir sur l'Amazonie. Ne pensez-vous pas qu'en cette occurrence il serait bon de faire là-bas représenter la France, qui, jusqu'à ce jour, fait prime en Amazonie, par un fonctionnaire d'une autre enver gure qu'un agent consulaire? Voici ma conclusion : La France a de grands intérêts commerciaux avec l'Ama zonie. Lajcolonie française de l'Amazonie est la première de toutes les colonies étrangères. L'influence technique de la France est énorme dans cette contrée. Nous y avons, en pré vision, d'assez sérieux intérêts diplomatiques. Or, la France ne possède, dans cet immense et admirable pays, qui est comme un nouveau monde dans le nouveau monde, qu'un seul représentant sans autorité, sans action, sans prestige, un agent consulaire forcément effacé, surmené. Sans demander de meâ culpâ au ministère des affaires étrangères, nous sommes certain qu'il nous confesserait que dans nombre de contrées infiniment moins intéressantes pour nous, nous possédons une administration consulaire bien et dûment affirmée, payée, organisée et hiérarchisée ' Nous croyons savoir qu'il est question de faire rétrograder, dans •cette même région du Brésil, au rang de simple vice-consu- i. En i883, le port de Manâos a vu arriver 240 steamboats. Punta- Arenas, le principal port de Costa-Rica, où se trouve accrédité un chargé d'affaires et consul général français, n'a compté cette année-là que 90 entrées de vapeurs, et le Guatemala, que 68 vapeurs à peine. Les transactions commerciales du port de Manâos se sont élevées, en 1882-83, à plus de 22 000 000 de francs. Tout le commerce du Gua temala, qui a 1 252 497 habitants, tandis que la province de l'Amazonas en a dix-huit fois moins, ne s'élève pas à 29 000 000. La valeur offi cielle des produits exportés par la douane de Manâos a été pendant l'exercice 1881-1882, de près de 4 000 000; en 1882-1883, de près de 6 000 000, et pendant le i« semestre de l'année fiscale 1883-1884, de 3 5oo 000. Le chiffre d'exportation est à peu près égal au montant normal de l'exportation du Honduras, quoi a 35o 00 habitants. La va- EN AMAZONIE '7 lat un ou deux consulats de parade. Eh bien, il faut faire cette réforme et organiser les consulats de l'Amazonie. Le consul de Pernambuco, de qui relève l'agence de Para, n'a-t-il pas déjà déclaré qu'il était impuissant à s'occuper de l'Amazonie, immense région toute neuve et extrêmement progressiste qu'il ne pouvait connaître de sa chancellerie du Récife? A Para, capitale actuelle de l'Amazonie, grand débouché commercial et maritime de la contrée, il nous faut un consul. A Manâos, le Saint-Louis de l'Amérique du Sud, le futur grand centre intérieur entre les Andes et l'Atlantique, la. base actuelle d'opération des Français dans l'Amérique équato.riale, il faut un vice-consul. La colonie française de Manâos et de la province de l'Amazonas est plus importante que celle de Para et du bas Amazone ; mais, à tout seigneur tout honneur : Para est le grand marché financier et le grand entrepôt; c'est là que doit être notre premier représentant. Une dépense d'une cinquantaine de mille francs ! dépense plus qu'utile, nécessaire; plus que nécessaire, urgente. Dans 'cette seule administration des consulats, dans cette seule contrée de l'Amérique du Sud, nous pourrions montrer de bien plus fortes sommes consacrées à des postes, non pas urgents, non pas même nécessaires, mais d'une utilité fort problématique, si ce n'est pour les titulaires. A côté du consulat de Para et du vice-consulat de Manâos, il sera bon de poser quelques jalons ; je veux dire, d'établir u n certain nombre d'agences consulaires, par exemple à Teffé leur officielle des marchandises importées par la douane de Manâos a été, pendant l'exercice 1881-1882, de près de 10 000 000, et pendant l'exercice 1882-1883, de près de 16000000. Ce chiffre total d'impor tations représente à peu près le total de toutes les importations réunies de la république du Paraguay, où la France a accrédité un vice-consul. La douane de Manâos n'a été établie qu'en 1869. Pendant les cinq pre mières années de son existence elle a encaissé à peine 460 000 francs de droits. Pendant les cinq années suivantes, elle a encaissé 1 36oooo francs, et, pendant les cinq années qui ont suivi, les recettes ont été , de 5 000 000 de francs. (L'année fiscale commence au Brésil, le 1" juillet et se termine au 3ô juin de l'année suivante.) (Voir/e Brésil à l'exposition d'Amers, numéro du 9 août i885.) r8 LES FRANÇAIS pour le Solimoens et le Juruâ; à Labrea pour le Purûs; à Manicoré pour le Madeira; à Obidos pour le Trombetas; à Santarem pour le Tapajoz; et à Macapâ pour le bas Ama zone. Ceci étant, la France aurait des chances sérieuses de trou ver dans l'Amazonie d'ici une génération, sans frais, sans risques politiques, une de nos meilleures colonies de com-- merce et d'influence. Il en est beaucoup qui croient aujour d'hui que ces colonies-là sont les meilleures; je leur recom mande tout spécialement la question de l'organisation consulaire française en Amazonie. CHAPITRE II L'AMAZONIE L'Amazonie est un nouveau marché et une nouvelle nation. Un nouveau marché, en ce sens que la progression de son exportation et de son importation dépasse en rapidité tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour, et que le chiffre de son com merce général s'est déjà élevé à la hauteur de celui des marchés beaucoup plus anciens, comme le Portugal (342 mil lions de francs en 1877), et la Grèce (234 millions de francs en 1875), dans les pays latins d'Europe; l'Uruguay (225 mil lions), le Venezuela (184 millions), le Pérou (en 1877, 135 millions), le Mexique (en 1877, 255 millions), parmi les pays latins d'Amérique; la Tunisie et l'Indo-Chine parmi nos colonies ; le Japon (280 millions en 1879), et la Malaisie dans le reste du monde; et quatre fois le Maroc, cinq fois la Serbie et un nombre incalculable de fois l'État libre, belge et international du Congo. L'Amazonie fait aujourd'hui pour plus de deux cents millions de commerce l, et on peut prédire, étant donnée la progression, qu'avant la fin du siècle elle pourrait fort bien arriver au milliard. On fait bien sans doute d'essayer de forcer ces vieux marchés de l'extrême Orient, toujours indifférents ou rebelles, mais il ne faut pas perdre de vue que la vie est surtout là-bas, dans ce nouveau mo'nde peuplé de nos enfants, enfants vigoureux et hardis, en croissance rapide. Je ne veux pas dire de mal du Hoang-ho i.En i885, le commerce général de l'Amazonie dépassait 25o mil lions de francs. 20 LES FRANÇAIS ni du Yang-tse-Kiang, cependant j'ai plus de confiance dansle Saint-Laurent, leMississipi, le rio-de-la-Plata et l'Amazone. J'appelle l'Amazonie une nation parce que, d'abord, je vois dans cette vallée gigantesque, enserrée par la convexité centrale des Andes, les hauts plateaux de la Guyane et ceux du Brésil, le grand golfe de l'Amazone dans l'Atlantique, un royaume géographique distinct ; et parce que dans ce royaume géographique je vois croître une nation qui parlera portugais peut-être, comme le Brésil proprement dit, mais dont les enfants ne ressembleront pas plus aux Brésiliens de Rio-de- Janeiroque ceux-ci ne ressemblent aux Portugais. J'étudierai successivement l'Amazonie sous huit aspects principaux : le développement économique, le milieu, la vie économique, la colonisation, l'acclimatement de la race blanche, l'installation européenne, la colonie française, les idées autonomistes. I. — Développement économique de l'Amazonie. La surface des deux provinces comprises dans le bassin de l'Amazone est, d'après les statistiques brésiliennes, de 3 046 732 kilomètres carrés. Le recensement de 1871 donnait aux deux provinces une population totale de 332 847 habi tants. En i883, on évaluait cette population à environ 600 000 individus: i5o 000 pour la province de l'Amazone1 et 450000 pour celle de Para, soit seulement i/5 d'habitants au kilomètre carré. Agassiz calculait à 5oo millions de francs le rendement annuel des produits spontanés de la contrée. Évidemment rien n'est plus fantaisiste que de telles approximations. Agassiz ne savait pas la quantité de salsepareille, de cacao, de castanha, de piaçaba et de caoutchouc qui se trouve dans les forêts de l'Amazone, ni celle de cent autres produits ou inutilisés ou inconnus. Remarquons toutefois que l'évalua- 1. Amadouas. EN AMAZONIE 21 tion du naturaliste helvético-américain donnerait seulement un peu moins de deux francs à l'hectare, ce qui est incontes tablement beaucoup au-dessous de la vérité. C'est par mil liards de francs qu'il faut évaluer les produits spontanés qui se perdent annuellement, faute de bras, dans cette vallée de l'Amazone, la terre par excellence des gommes, des résines, des textiles, des oléagineux et des produits pharmaceutiques. On peut évaluer l'exportation actuelle totale des deux pro vinces, exportation alimentée presque entièrement par les produits spontanés de la forêt, à environ 90 millions de francs, ce qui donne à l'Amazonie i5o francs d'exportation par tête d'individu contre 450 en Australie, 25o en Angle terre, 140 en France, 100 aux Etats-Unis, 100 en Argentine, et 45 à l'ensemble du Brésili En 1867, l'Amazone a été ouvert à tous les pavillons. Depuis, la progression a été très rapide. De 1868 à 1882 la valeur officielle de l'exportation faite par le port de Para s'est élevée de 5 827 : 243 $ 070 à 36494: 266 $744, soit une aug mentation de 700 pour cent en quinze ans. Pendant la même période, la progression de l'exportation aux États-Unis n'a été que de 400 pour cent. La progression de l'exportation totale du port de Para, représentant la presque totalité de l'exportation de l'Amazo nie, a été la suivante pendant la période de 1878 à i882r ,2 1878 i3 589 = 934 $ 492 1879 21369:5978999 1880 21822:954^371 1881 25 776 : 074 $ 763 1882 36494 : 266 $ 744 Voici quelle a été, pour les trois années 1880, 1881 et 1882, l'exportation des trois produits principaux : , 1. L'exportation de l'Amazonie, en i885, a été d'environ 25o millions de francs. 2. Au Brésil on compte par milreis, figurés dans les chiffres par le \signe $. Un conto -de reis (million de reis) vaut 1 000 milreis et s'indi que par :. Le conto vaut, selon le change, de 2 000 à 2 5oo francs. LES FRANÇAIS 1880 Produits. Quantité. Valeur. Caoutchouc 7 977 784 kil. 17 559 : 079 $ 954 Cacao 3 121 o85 1 765 : 399 $ 468 Castanha (touka) 5 252 o5o 871 : 276 $ 609 1881 Caoutchouc 8427427 20 148 : 578 $ 986 Cacao 5 404957 3 177 : 199 $ 229 Castanha 6368400 699 : i63 $ 357 1882 Caoutchouc 9 624 569 3o 062 : 893 $ 465 Cacao 6 293 673 3 653 : 209 $ 320 Castanha 4 o33 200 600 : 680 $ 260 En 1882, la navigation intérieure en Amazonie employait 52 vapeurs, jaugeant ensemble 21 324 toneladas, soit de 406 toneladas de jaugeage moyen, et qui firent 543 voyages sur les 80 000 kilomètres de voies navigables de l'immense bassin. De 1879 à 1882, la navigation au long cours varie comme suit : Années. Vapeurs. Voiliers. Tonnage total en toneladas. 1879 121 142 230 073 1880 147 145 258 l55 1881 1 170 225484 1882 166 167 229 365 En même temps que se développait le commerce de l'Amazonie, augmentaient dans une forte proportion les revenus des deux provinces. De 1878 à 1882, les revenus généraux de la province du Gram-Parâ accrurent dans la proportion suivante : Années. l8?8 4228:499$ 46i l879 6 187 : 697 $ 223 l88o 5 654 : 011 $ 889 l88i 7706 : 952 $ 823 J882 10 372 : 23o $ 145 EN AMAZONIE 23 Les 9/10 environ de ces revenus provenaient de droits à l'importation et à l'exportation. Ces revenus se décomposaient ainsi : Années. Revenus provinciaux. 1878 1 119 ; 574 $ 994 1879 768 : 193 $ 347 1880 , 1 495 : 228 $ 449 1881 1 791 : 63g $ 5i5 1882 2 329 : 736 $ 335 Années. Revenus impériaux. 1878 3 108 : 924 $ 467 1879 4419 : 5o3 $ 876 1880 , 4 i58 : 783 $ 440 1881 5gi5 : 3i3 $ 3o8 1882 8042 : 493 $ 810 Ceux de la province de l'Amazonas \ pendant le même laps de temps, ont été les suivants : Années. Revenus généraux. 1878 1 o3i : 149 $ 007 1879 377 : 391 $ 756 1880 75i : 835 $ 3io 1881 2 273 : 498 $ 557 1882 :.. 3740 : 209 $ 663 Se décomposant ainsi : Années. Revenus impériaux. 1878 191 : 975 $ 665 1879 3i2 : 322 $ 097 1880 , 420 : 912 $ 693 1881 507 : 710 $ 708 1882 791 : 868 $ 774 Années. Revenus provinciaux. 1878 839 •• 173 S 342 1879 1 o65 : 069 $ 659 1880 33o : 922 $ 617 1881 765 : 787 $ 849 1882 2 948 : 400 $ 889 1. Ama^onas, province de l'Amazone, capitale Manâos. 24 LES FRANÇAIS Ce qui donne pour les revenus généraux des deux provinces de l'Amazonie1 : Années. 878 5 259 : 048 $ 468 879 7 565 : 088 $ 979 880 7405 :847 e 199 881 9980 : 451 8 38o 882 14 112 : 439 8 808 Pour le total des revenus provinciaux des deux provinces Années. 1878 1 958 : 748 $ 336 1879 2 833 : 263 8 006 1880 2826 : i5i 8 066 1881 3 557 : 427 8 364 1882 5278:137822 Et pour le ntal de leurs revenus impériaux : Années. 1878 3 3oo : 900 8 i32 i8/9 473i : 8^5 8 973 1880 4579 : 696 8 i33 1881 6423 : 024 8 016 1882 8 834=302 8 584 Ce qui montre que les revenus impériaux absorbent les 2/3 du rendement total de l'Amazonie, ce qui pousse les Amazoniens à se plaindre, violemment parfois, des Brési liens du Sud. Les Paraenses surtout, qui se voient enlever par le gouvernement généralles 3/4 de leurs revenus. La dette, heureusement, n'est pas excessive : Dette-Para : 2 000 contos. — Amazonâs : 5oo — 1. On eutend spécialement par Amazonie les deux provinces brési liennes de Gram-Pard et de Ama^onas. EN AMAZONIE a5 II. — Le Milieu Amazonien. Climat. — Le climat amazonien est chaud, mais non tor- ride, un peu humide, mais non débilitant. La chaleur est fort supportable, car la moyenne de la température ne dépasse pas 280 Cette chaleur, pour élevée qu'elle soit, n'est nulle ment un obstacle à un brillant développement économique et social. La chaleur excessive du milieu de la journée em pêche, il est vrai, la force du corps de l'homme et des ani maux de se développer complètement, mais cette même cha leur fait produire avec une extrême abondance les choses nécessaires à la vie. De plus, l'inertie et le silence de l'heure de midi sont aisément compensés par l'activité à laquelle invitent les heures fraîches de la journée. C'est dans des climats autrement chauds que celui de l'Amazonie que se sont développées les premières civilisa tions. Les cieux torrides du Gange, de l'Euphrate et du Nil, semblaient devoir présenter de bien plus sérieux obstacles au travail, au progrès et à la civilisation, et cependant les races hindoustaniques, chaldéennes et égyptiennes, les Aryas, les Kouschites et les Sémites sont arrivés par eux-mêmes, dans une moyenne de température de 400, à une civilisation dont la nôtre n'est que l'héritière. La chaleur n'est un obstacle ni au peuplement, ni au tra vail, ni à la richesse, ni au progrès. Les maladies endémi ques, les épidémies et les fièvres provenant du défrichement, constituent une nuisance, mais une nuisance qui se retrouve aussi bien dans les pays tempérés, et que d'ailleurs l'on arrive toujours à vaincre. On objectera peut-être que de grandes civilisations ont acquis, il est vrai, un magnifique développement dans la zone torride, mais que ces civilisations sont aujourd'hui caduques et incapables de progresser, tandis que nous ne voyons pros pérer la civilisation européenne, type le plus élevé de la civi lisation dans le monde, que dans les régions tempérées. Les blancs sous l'Equateur, dira-t-on, ont fourni la civilisation 26 LES FRANÇAIS aryaque de l'Inde, mais ils n'ont pu s'y élever à la hauteur de la civilisation de l'Europe. La grande chaleur facilite les évolutions premières et paralyse les évolutions subséquentes et plus complexes du progrès. Mais si ces races sont aujour d'hui stationnaires ou même en régression, ne serait-ce pas plutôt, tout simplement, parce qu'elles sont arrivées à leur âge de caducité? Cet âge arrive pour toutes les races. Le pro grès est indéfini, mais nulle race n'en est le dépositaire per pétuel, il est légué comme un héritage par les races qui dispa raissent à celles qui leur succèdent. Son milieu se déplace, il a déjà évolué de l'Orient en Europe, il évolue actuellement d'Europe en Amérique, pourquoi les siècles futurs ne ver raient-ils pas sur les bords de l'Amazone sa plus magnifique floraison, comme les siècles primitifs ont vu ses débuts sur les bords des fleuves de l'Egypte et de l'Inde? L'humidité n'est pas non plus extrême. On sait que quand l'air est chaud et humide, l'issue de l'eau par la peau et les poumons est très gênée, les fonctions vitales en souffrent, l'homme et les animaux vivent dans un état permanent d'énervement et de langueur provenant de la lenteur du mouvement des fluides à travers les tissus, et de la difficulté avec laquelle s'opèrent les mouvements molécu laires. Ce n'est pas le climat chaud, c'est le climat chaud et humide qui est énervant. Les antiques civilisations plus haut énumérées, ont pris naissance ou se sont développées dans des climats chauds mais secs, et ceux des habitats plus ou moins humides qui ont vu progresser de grandes civili sations, ont été peuplés par des races ayant fait leur première évolution dans des climats secs, comme cela est arrivé pour les Aryas. Il y a une certaine proportionnalité entre la séche resse de l'habitat et l'énergie de la race, l'humidité et son apathie. C'est de la zone désertique de l'ancien monde que sont sorties les trois grandes races conséquentes, les Aryas, les Sémites, les Ouralo-Altaïques. L'air chaud et sec est le moteur le plus énergique des actions vitales, cela se vérifie partout, aussi bien qu'on voit aussi les races énergiques s'a mollir dans les milieux chauds et humides. EN AMAZONIE 29 Mais l'humidité n'est pas extrême dans le milieu amazo nien. La moyenne des pluies n'y est que de trois à quatre mètres, contre vingt au Bengale et sur la côte orientale d'A frique. Cependant, cette humidité, pour faible qu'elle soit relativement, n'est pas sans avoir une influence fâcheuse. On a lieu de penser que les deux Amériques ont étépeuplées- par une même race; or, que voyons-nous? C'est dans les régions sèches, les plateaux del'Amérique Centrale, du Pérou, que la civilisation s'est développée. Les plateaux moyens de l'Alleghani et des Grands-Lacs, du Brésil et de Guyane, plus humides, n'ont donné le jour qu'à des populations de bar bares; les régions intermédiaires, plus humides encore, n'ont vu naître aucune civilisation. Cette demi-humidité de la vallée de l'Amazone n'est pas un obstacle au développement de la richesse et de la civilisa tion. Même l'extrême humidité ne détermine pas, par elle- même, un développement social inférieur, pas plus que le climat chaud et sec ne provoque, à lui seul, un développe ment social supérieur. L'énervement des climats chauds et humides ne pousse pas toujours, comme on pourrait le croire à la résignation, la passivité, la non-action ; l'énergie des climats chauds et secs ne pousse pas toujours au mouvement, à l'action. Ce sont incontestablement les aptitudes psycholo giques de la race qui entrent comme facteurs principaux dans l'évolution sociale. Cette demi-humidité du climat amazonien n'est donc qu'un faible obstacle. De plus, cet obstacle est aisé à vaincre par les déboisements et les défrichements qui rendent le pays moins pluvieux, par les dessèchements et les drainages qui facilitent et accroissent la respiration terrestre, dont dépend la santé générale. En résumé, chaud mais non torride, quelque peu humide mais non malsain, le milieu amazonien est en principe vir tuellement propre à servir de berceau à une des grandes races de l'humanité future. Morphologie de l'habitat. — La morphologie de l'habitat, bien que n'indiquant rien de particulièrement favorable au 3o LES FRANÇAIS développement des richesses et de la civilisation danslemilieu Amazonien, prise en soi, n'indique non plus rien de défavo rable. Le milieu amazonien est une immense vallée entre deux grands plateaux. Ces grandes étendues planes, remplies de forêts, de labyrinthes fluviaux et lacustres, en raison de leur immense étendue, devaient opposer à l'intégration des obs tacles insurmontables pour des sociétés dans l'enfance. Les forêts, les retraites des cours d'eau grands et petits, des ca naux naturels, des lacs, des marais, sont le refugedes tribus. Les forêts leur fournissent le gibier, les eaux, le poisson, et les profondeurs des déserts protègent leur solitude, leur faci litent d'échapper à la contrainte, de se soumettre à la subordi nation sociale, de s'opposer à la consolidation des sociétés. Ce sont les plus grands obstacles à l'assimilation de la race indigène par la race conquérante. Mais, dans le sens même de celle-ci, les forêts ne constitueraient pas un obstacle, les blancs ne pouvant peupler le pays qu'en détruisant les forêts pour faire leurs cultures; de plus, les lacs, les rivières, les canaux, mieux connus, seront pour eux des chemins naturels que sillonneront les bateaux à vapeur, et qui faciliteront l'a grégation des groupes de peuplement. Cependant, il faut tenir compte d'une particularité géogra phique qui peut être un obstacle dans certains cas, dans d'autres peut présenter de grands avantages. Je veux parler des chutes qui constituent une force motriceénorme, jusqu'à ce jour inutilisée, mais qui interrompent la navigation au pied des deux plateaux. Tous les grands cours d'eaux dans leur cours supérieur, tous leurs affluents dans leurs cours supérieur et moyen sont encombrés de chutes, véritables digues de retenues qui empêchent les rios de l'Amazonie de se transformer en torrents algériens. Un obstacle plus grave du moins pour les progrès les plus complexes, est l'uniformité même de la grande vallée. De grandes plaines boisées, encore, partout et toujours. On ne trouve qu'un contraste, celui de la terre et de l'eau. Pas d'ac cidents, pas de variété. Les contrastes entre le climat diurne EN AMAZONIE 3i et le climat nocturne, entre le climat estival et le climat hi vernal sont presque nuls. Pas de phénomènes géologiques ou météorologiques importants. Souvent un ciel brumeux, pluvieux et triste dans sa monotonie. La flore et la faune sont uniformes dans toute la contrée. On serait tenté de croire à la sérénité de l'atmosphère de l'Amazonie, il n'en est rien. Les vapeurs, les brouillards et les nuages n'y sont pas rares. Pendant l'hiver, d'avril à octo bre au sud de la ligne, d'octobre à avril au nord, les nuages et la pluie masquent quelquefois le soleil pendant quinze •jours consécutifs, et même, pendant la saison sèche, il est extrêmement rare de passer une quinzaine sans pluie ou sans nuages. L'air n'est guère pur et diaphane. Il est chargé de vapeurs qui se dégagent des eaux et des forêts, et, le plus souvent, les horizons les plus voisins sont noyés dans des buées épaisses qui enlèvent toute netteté aux paysages et attristent le ciel. Ce n'est que rarement que l'atmosphère présente une grande transparence, et l'azur un bleu sombre et profond. L'atmosphère, pendant la plus grande partie de l'année, est saturée d'humidité qui se réduit le matin et le soir en brouillards épais. L'évaporation diurne sur les lacs et les rivières est faible, et la saturation de l'atmosphère ne s'explique que par la forte proportion des étendues d'eau. Le rayonnement nocturne est presque nul, aussi la rosée et le serein sont-ils très faibles et fugitifs. Les phénomènes météorologiques sont presque complète ment inconnus. Il ne grêle jamais. L'arc-en-ciel est une cu riosité. Le crépuscule du soir ne dure guère qu'un quart d'heure et celui du matin une demi-heure. Leur beauté con siste dans les couleurs tendres dont se revêt alors le bleu du ciel, quand il n'est pas voilé par les nuages. Toutefois, les étoiles ont un beau scintillement et les clairs de lune sont magnifiques. Les vents sont généralement un peu humides. Parfois ils sont terribles. On essuie dans les lacs et les rivières des tem pêtes effroyables; les ouragans, les tempêtes avec pluie et orage, les tourbillons aériens, les portées de vent, très rares 3z LES FRANÇAIS sur la côte, sont assez fréquents dans l'intérieur. Les torna- dos, cyclones, trombes, syphons sont peu à redouter. La tension électrique est très faible sur la côte et faible dans l'intérieur. Sur la côte, les orages sont rares, mais ils le sont moins dans le centre. On voit que les phénomènes météorologiques sont trop rares pour rien changer à l'uniformité du milieu. La vallée amazonienne semblerait donc devoir pâtir de ce vice morphologique. Car, toutes choses égales d'ailleurs, les pays uniformes sont moins favorables au progrès social, les causes de différenciation et par suite de progrès, les contras tes, faisant défaut. Rien n'est moins favorable à un dévelop pement littéraire, artistique et social. Et pourtant il n'en est rien, l'Amazonie n'est pas un pays uniforme. Le contraste est entre la plaine elle-même et les plateaux qui la dominent, entre les terres basses riveraines des grands cours d'eau et des terres hautes de l'intérieur, en tre la grande forêt, en partie inondée et presque au niveau de la mer, et les hautes et vastes prairies qui s'étendent entre les montagnes des plateaux de Guyane et de Brésil, dans les différences invraisemblables et fantastiques des admirables cantons des plateaux. Le contraste existe, absolument sim ple mais absolument majestueux. Et qui a parcouru l'Amazonie ne peut se ressouvenir, sans une douce émotion, de ce monde si magnifique, simple, grand et dramatique comme une création d'un tragique grec. Economie des richesses du sol. — Quand la flore est trop pauvre, elle ne permet pas le développement d'une popula tion assez nombreuse pour qu'une société puisse se former. Exemple: l'Australie, où certains districts n'ont pas i/20ome d'habitants, au kilomètre carré. Sans les arts agricoles, point de développement des sociétés en richesse et en structure, et, par suite, pas de progrès sociaux. Et au début, point d'arts agricoles, un peu prospères sans une certaine richesse de la flore. Serait-ce, au contraire, l'exagération de cette richesse delà flore qui constituerait un obstacle ? Certes, l'exubérance EN AMAZONIE 35 de la flore amazonienne a été un empêchement assez grave à la constitution dans ce milieu de grandes sociétés indigènes. Et d'abord, dans plusieurs régions de la contrée, des forêts im pénétrables, des marécages couverts d'une luxuriante et inu tile végétation, des jungles, sont un impedimentum à la prise de possession de la terre. L'exubérance de cette végétation, la •nature marécageuse du sol, parfois imperméable, et fait en partie de terres noyées et couvert d'une végétation broussail leuse presque indestructible, sont autant d'obstacles à la pré paration du sol. D'un autre côté, la grande abondance des plantes alimentaires, si elle peut faciliter les premiers déve loppements sociaux, peut aussi, selon la race, constituer dans la barbarie primitive l'immobilité sociale, en endormant les sauvages dans la confiance du lendemain. Aujourd'hui, cette extrême richesse de la flore est encore un obstacle, en rendant les défrichements longs, difficiles, et périlleux à cause du climat, et elle nécessitera l'emploi des Chinois ou des nègres. Cependant d'immenses étendues en Amazonie, principale ment dans la région des terres moyennes et des terres hautes, sont faites de terrains sablonneux ou argileux, avec une cou che de sol arable fort mince, et la végétation dont elles sont revêtues est assez maigre. Il est rare de trouver en Amazonie une couche arable, de plus de deux mètres d'épaisseur. Cette fertilité, comparative ment médiocre, ne constitue pas un fait désavantageux, au contraire. Carey a démontré que les terres d'une fertilité moyenne étaient les premières attaquées par la colonisation, et l'histoire nous apprend que les terres de fertilité excessive n'ont jamais été un encouragement au travail, un excitant au progrès. L'abondance du gibier et du poisson a été funeste à la race indigène. Avec le gibier, le poisson, les produits spontanés de la forêt, les Indiens étaient assurés de leur subsistance et n'avaient pas le stimulant du besoin pour les pousser dans la voie du travail. Tout cela serait bien insuffisant pour un Européen; le sauvage,, lui, a du superflu dans ses forêts. La fatalité du milieu lui a imposé la chasse et la pêche pour LES FRANÇAIS ses principales occupations. Les tribus obligées de courir après le gibier ont pris des habitudes plus ou moins noma des, cause permanente qui fit délaisser l'agriculture, gêna l'accroissement de la population et le progrès individuel. Sans mammifères susceptibles de supporter la domestication, les Indiens n'ont pu s'attacher au sol et devenir agriculteurs, n'ont pu profiter de leurs prairies et devenir pasteurs. Dans leur carbet, la faune amazonienne ne leur permet d'élever que des chiens et des singes, avec quelques volatiles : des aras, des perroquets, des marayes, des hoccos, et quelques gallinacés. La chasse et la pêche, les deux grandes ressources de la faune amazonienne, importent peu à l'Européen. Par contre, cette faune lui donne à combattre de redoutables adversaires, non pas le jaguar et les reptiles, beaucoup plus terribles dans les romans de voyages que dans les forêts, mais la plaie des mouches, tourment des hommes et des animaux domestiques, et les fourmis, les termites, les vampires. L'économie des richesses du sous-sol est peu connue. En résumé, l'Amazonie présente un climat chaud, maisnon torride ; humide, mais non débilitant; un milieu suffisant' ment varié, un sol riche, mais non d'une exubérance dont l'excès ferait obstacle au défrichement : toutes circonstances qui font de l'habitat amazonien un habitat absolument favo rable, n'offrant que des résistances relativement faibles, et assurant le plus magnifique avenir. III. — La Vie économique. Le caoutchouc. — Le principal produit de l'Amazonie est le caoutchouc. C'est l'exploitation du caoutchouc qui fait actuellement vivre l'Amazonie. La gomme élastique est le produit de la sève d'un arbre de la famille des euphorbiacées, dont le nom scientifique est hcevea Guyanensis ou encore siphonia elastica. Les Indiens EN AMAZONIE ' 37 Cambèbes nommaient ce produit cau-uchù, dont nous avons fait caoutchouc. Ici le peuple le nomme seringa et le com merce borracha. Les Anglais lui donnent le nom de rubber; nous, indifféremment celui de gomme élastique ou de caout chouc. Le siphonia elastica est un bel arbre qui s'élève plus haut que le chêne et dont le diamètre varie de om,4o à om,8o. >On en voit parfois d'un diamètre supérieur. Son fruit est une graine qui ressemble à celle du ricin, mais est trois fois plus grosse. Il y aurait beaucoup à gagner dans la récolte de ces graines, qui sont oléagineuses, mais personne ne s'en oc cupe. Le suc laiteux qui découle des incisions faites au tronc de cet arbre est connu sous le nom de seringa, et devient après une défumation le produit qui nous occupe. La sève n'en est assez abondante pour l'exploitation qu'à partir de l'âge de quinze ans, l'arbre n'est en plein rapport que de vingt à vingt-cinq ans. Au sortir de l'incision, cette sève se montre fluide et blanchâtre; au contact de l'air elle s'épaissit et va se coagulant, perdant de sa couleur, qui passe au jaune, puis à des nuances de plus en plus obscures. Après un ou deux mois, les parties immédiatement exposées au contact de l'air deviennent noirâtres, mais les parties non exposées restent claires. On cherche depuis longtemps le moyen de conserver le suc laiteux liquide et clair pour le transporter dans cet état dans les pays manufacturiers. Divers essais ont été ten tés à diverses reprises, on a même cru en trouver la solution dans un certain procédé Strauss. La vérité est que l'on s'est jusqu'ici assez mal trouvé de ces essais et que personne, pour le moment, n'est disposé à abandonner le procédé actuel. Terrain. — On a dit que le siphonia elastica ne prospère guère que dans les terres humides, et surtout dans les ter rains marécageux. Cela est inexact. On le trouve à toutes les altitudes prospérant très bien, depuis le niveau de la mer jusqu'à 3,ooo mètres et au-dessus. C'est à Loxa, à 3,ooo mè tres d'altitude, que Lacondamine le découvrit, et, dans tou tes les Cordillères, on l'exploite aujourd'hui dans cette zone et dans des zones encore plus élevées. 38 1 ES FRANÇAIS Tous les hauts bassins des affluents de l'Amazone en sont couverts. L'Amazone, avec ses affluents gigantesques et ses sous- affluents aussi nombreux que considérables,ses rivages d'une étendue prodigieuse, son delta aussi vaste que riche en îles de toutes dimensions, ses grandes étendues périodiquement submergées, contient une quantité incalculable d'arbres à caoutchouc. Aussi les chances de diminution de l'exploita tion par suite d'épuisement des arbres sont-elles bien faibles, et le concours de tant de circonstances heureuses permet d'affirmer qu'il faudrait encore bien des années d'exploita tion par bien des milliers de travailleurs. Si le courant des émigrants du Sud se dirige vers le Haut-Amazone, ce n'est pas que les districts du Bas-Amazone soient épuisés, c'est parce que là, il trouve une zone plus vaste, inexplorée, riche en lacs et en bras de rivières, le plus souvent sans proprié taires. On ne peut nier que les arbres dont on exige trop, s'épuisent au bout de quelques années, mais on vérifie aussi que le repos restitue aux arbres leur vigueur primitive. Les îles du delta conservent toujours leur ancienne renommée pour l'abondance et la belle qualité, bien que le Jary, que les seringueiros remontent aujourd'hui jusqu'à la seconde chute, le Xingu, le Tapajoz, la Madeira, le Purus, le Juruâ, leJavary, et tant d'autres, et bien des vastes lacs, envoient aujourd'hui leurs produits. Le champ de l'exploitation s'élar git chaque jour, et pourtant les anciens districts accroissent leur production. Une population de travailleurs augmentant ainsi sans cesse et une immense région encore inexplorée sont de sérieuses garanties pour que l'on ait toute confiance dans l'avenir. Travailleurs. — La nombreuse armée de seringueiros se compose d'indigènes, de gens de couleur, de naturels des Républiques voisines et de Brésiliens de diverses provinces; le nombre des Européens est très limité. L'élément servile, qui n'existe plus dans la province de l'Amazone, qui est très peu nombreux dans celle de Para, n'a guère été, avant la EN AMAZONIE 3g récente émancipation, employé que dans-les plantations de sucre, de café et de manioc. Il en est de même pour la pro vince de Para, qui n'aura guère à souffrir de l'abolition de l'esclavage. Les provinces du Sud au contraire, atteintes dans les sources de leurs richesses, enverront dans le Nord des quantités de plus en plus considérables d'émigrants. Ce k mouvement a déjà commencé d'une manière sérieuse, depuis quelques années, par suite de la sécheresse qui a désolé la province de Cearà et les provinces voisines, et c'est en partie ce qui a imprimé l'élan actuel au développement de la population et de la richesse de la vallée. Les émigrants du Sud ont été surpris de voir tant et d'aussi faciles moyens de s'enrichir négligés ou faiblement exploités. Aussi tandis que les émigrants vers d'autres provinces sont revenus chez eux pour y reprendre leurs travaux interrompus, les émigrants vers l'Amazone ont appelé dans la contrée plusieurs de leurs concitoyens, qui sont venus travailler à la riche moisson. On compte aujourd'hui 80,000 seringueiros. Ajoutez à cet accroissement de population une plus grande somme d'am bition et naturellement d'énergie de la part d'individus plus actifs et plus entreprenants que les indigènes, et vous pourrez en conclure que le mouvement actuel de production ne fera que grandir. Il grandira également par l'intelligence qu'ap portent dans l'exploitation les nouveaux travailleurs. Tandis que jusqu'ici les indigènes ne travaillaient guère que pour leurs besoins immédiats ou pour quelques petites satisfac tions d'un luxe pitoyable, se laissant exploiter par des cor respondants de mauvaise foi, les nouveaux venus se grou pent, ne s'adressent qu'à des maisons sérieuses qui les mettent à l'abri des manoeuvres déloyales dont étaient vic times leurs devanciers, qui vont de leur côté profitant de ces bons exemples. Pourvus abondamment du nécessaire par des correspondants plus scrupuleux, ravitaillés par de nombreuses lignes de vapeurs, les Cearenses et autres émi grants peuvent produire sans distraction beaucoup plus et beaucoup mieux. La récolte de la gomme ne peut se faire toute l'année dans 4o LES FRANÇAIS les terres basses, à cause de la crue des eaux qui submerge en plusieurs endroits les plus fertiles districts. La récolte n'a guère lieu que de la fin de juillet à la mi-janvier. En dehors de cette période, le travail est non seulement difficile par suite des pluies, mais encore dangereux par suite des fièvres. Exploitation. — Le seringueiro est possesseur ou loca taire du district à exploiter. Le locataire paye au propriétaire, qui divise son district en diverses sections nommées estradas, environ i5 kilogr. par estrada. A mesure que l'on s'avance vers des terrains inexplorés, ces terrains vont appartenant pour l'exploitation aux premiers occupants. Commerce. — Les frets des vapeurs, dans l'intérieur, sont facilement supportés par la gomme et varient suivant les distances. A l'entrée, il est payé à Para un droit d'octroi de 8 reis par kilogr. ' Très souventles arrivages sont vendus à l'avance, et les commissionnaires, très souvent aussi, ont déjà reçu le montant probable de la marchandise. Aussi peut-on affirmer que ce produit est presque un monopole que se partagent, non sans lutte, une dizaine de maisons, parmi lesquelles cinq sont hors de pair. Deux ou trois com missionnaires pour l'intérieur et surtout la toute-puissante maison Elias José Nunes da Silva et Cie, sont loin de se plier aux caprices des spéculateurs. Cette maison a eu jusqu'à plus d'un million de kilogrammes emmagasinés, attendant un prix qu'elle avait fixé et qui a été obtenu, dominant ainsi parfois même les marchés consommateurs. Les principales maisons d'exportation du caoutchouc sont les suivantes : Sears et Ci0. Américains achetant pour le compte de maisons américaines et expédiant aux États-Unis; Samuel G. Pond et Cie, expédiant à leur propre maison : New-York, Burdelt et Pond; i. Le caoutchouc a payé à sa sortie de Para octroi, droits provin ciaux, droits impériaux, une totalité d'environ 3o pour 100 de sa va leur. EN AMAZONIE 4r Gonçalves Vianna et Cio, établis au Havre, Vianna frères, expédiant pour le compte des États-Unis, l'Angleterre et la France ; E. Schramm et Cic, Allemands achetant pour le compte de l'importante maison de Londres Heilberth Symmons ; Martins et Ci0, Portugais expédiant pour leur compte aux 'États-Unis et en Angleterre. Parmi les autres maisons, se détache la maison française Denis Crouan et Cic, qui expédie la plus grande partie de ses envois à Londres pour le compté d'une maison de cette place. Dans l'exportation de la gomme de Para, la France vient bien loin après les Américains et les Anglais. La gomme vendue est livrée dans le magasin du vendeur, où elle est pesée et coupée par des nègres qui ont la spécia lité de ce service. On la coupe, afin de constater l'a présence de l'entrefine et aussi pour déjouer les fraudes qui se pratiquent avec le sernamby dans lequel on introduit quel quefois des corps étrangers. La gomme, pesée et coupée, est mise en caisses de sapin fabriquées à Para; avec des planches expédiées des États-Unis ou du Canada. On calcule le poids pour les caisses de fine à environ i3okilog.,et pour celle de sernamby à environ 200. Les droits de douanes à la sortie sont de 9 pour 100 pour toutes les sortes. On paye en outre comme droits provinciaux de sortie, i3 pour 100 pour la première qualité, 12 pour 100 pour la seconde et n pour 100 pour le sernamby. Ces droits sont calculés sur une valeur établie par une commission composée d'employés de la douane, sur la moyenne des prix de la semaine antérieure. La différence des prix entre les qualités est la suivante : étant donné le prix de la fine qui est le prix régulateur, l'entrefine vaut 200 reis de moins, le sernamby 15oo reis. Avec tous les frais, la gomme mise à bord est surchargée de 25 à 28 pour 100 de droits. Il faut en outre estimer la perte en poids qui peut varier de 1 à 5 pour 100 suivant le temps du séjour en magasin et surtout suivant la distance du lieu de production. La gomme des Iles arrive 4, LES FRANÇAIS à Para humide et jaunâtre, et celle du Haut-Purus sèche et noire. On expédie pour l'Angleterre sur vapeurs au fret de 40 fr. par tonneau et, pour les États-Unis, par voiliers au fret de un quart de cent par livre (4). Marchés producteurs. —• La supériorité actuelle de la production de l'Amazone, comme quantité et comme qualité vis-à-vis des autres pays producteurs, est affirmée par les statistiques de l'Angleterre et des États-Unis. Les prix de la gomme, qui, dans l'année 1877, ont été en janvier de 2 fr. 85 par livre, et en juin de 2 fr. 75 pour celle de l'Amazone, étaient seulement de 2 fr. 40 en janvier et de 2 fr. 25 en juin pour celle de l'Amérique centrale. En janvier 1881, celle de l'Amazone valait 4 fr. 25, et l'autre 3 francs. En juin, celle de l'Amazone était à 4^.40 et l'autre à 2 fr. 85. Dans la période de 1871 à 1881 le maximum a été pour l'A mazone 5 fr. 25 en octobre 1879, contre 4 fr. i5 pour celle de l'Amérique centrale. Nous laissons de côté celle de Madagascar, de Zanzibar et des autres points de l'Afrique; celle de Bornéo, d'Annam et des autres points de l'Asie, qui ne figure aux États-Unis qu'en quantité relativement petite. La seule rivale de la gomme de l'Amazone est celle de l'Amérique centrale. En 1883, la gomme de l'Amazone valait 5 fr. 60, et celle •de l'Amérique centrale 4 francs sur le marché des États- Unis. Dans les marchés anglais, la supériorité de la gomme de l'Amazone n'est pas moins bien affirmée. Conclusion. — Cette source de richesses est pour ainsi dire inépuisable. Quel que soit le nombre des travailleurs, quelle que soit leur activité, l'Amazone et ses nombreux tributaires leur opposeront bien longtemps encore une pro- -duction supérieure à leur travail. Par suite de diverses 1. Le cent, monnaie yankee, vaut un peu plus de 5 centimes. La livre en question pèse un peu moins que la nôtre. EN AMAZONIE 43 causes, une émigration de Brésiliens d'autres provinces se dirige activement aujourd'hui, et se dirigera plus activement encore dans quelques années vers cette vallée. La produc tion ira donc en augmentant sans que l'on puisse prévoir pour le moment une cause d'épuisement dans l'avenir. Circonstance plus surprenante encore, la hausse des prix fcaccompagne et surpasse celle de la production. C'est que nous nous trouvons en présence d'un produit qui s'adresse à une industrie presque naissante, lequel se prête aux expé riences de la science et aux inspirations de l'invention, trouvant ainsi des applications de plus en plus nombreuses qui le rendent de plus en plus précieux. Il est triste de constater que la France ne vient qu'au troisième rang dans le mouvement d'exportation de la gomme de l'Amazone, et que ce sont des vapeurs anglais qui, en plus grande partie, importent cette gomme chez nous. IV- — De la Colonisation de l'Amazonie. En premier lieu, il convient de choisir les terres qui seront les plus favorables aux premières entreprises de la colonisation. Il est des terres dont doivent soigneusement s'éloigner les colons; il est des forêts immédiatement abordables, enfin il y a des prairies. Les bords des rivièrçs et des lacs, les confluents, les cours inférieurs des rivières, sont des régions de terres noyées occupant d'immenses étendues. Ces terres sont de longtemps presque complètement ina bordables à la colonisation. C'est dans ces régions que se trouvent la plupart des estradas de caoutchouc actuelle ment exploités. Pendant huit mois de l'année elles sont sous les eaux. Il sera difficile et coûteux d'arriver au défri chement complet de ces contrées marécageuses. Dans l'état actuel des choses, il faudrait de gigantesques travaux d'endiguement et de drainage. Il est probable cepen- 4+ LES FRANÇAIS dant que, dans l'avenir, le déboisement des terres hautes, modifiant les conditions atmosphériques, amènera une diminution notable dans la somme des eaux pluviales de la contrée, par suite une baisse générale des eaux dans les rivières, de sorte que les terres, aujourd'hui constamment ou périodiquement inondées, arriveront à émerger aussi bien pendant la saison hivernale que pendant la saison estivale, et pourront alors être attaquées par la colonisation. C'est par les terres hautes qu'il faut commencer la colo nisation, par les terres hautes des forêts et par les prairies. Les terres hautes des forêts, plus saines à cause de leur élévation et de leur moindre humidité, plus aisées à défri cher à cause du moins d'exubérance de la végétation, peuvent être attaquées en premier lieu. Tel le territoire de ce fameux lac de Janauary, aux portes de Manâos, lac tant vanté par Agassiz. Les tentatives, malheureusement trop rares de colonisation blanche qu'on y a tentées jusqu'à nos jours ont toutes donné les plus heureux résultats. Et le climat y est si clément, que j'ai trouvé dans le district de ce lac enchanté plusieurs cente naires dans la population indigène. La fameuse Tia Chica< pour ne parler que d'elle, est de soixante années environ l'aînée de M. Chevreul. Elle ne connaît pas exactement son âge, mais elle avait déjà eu un enfant lors de l'arrivée au Rio-Negro d'un fonctionnaire portugais resté populaire dans la contrée où il débarqua en 1760. Toutefois, les terres les plus favorables, et de beaucoup, à l'installation des premières colonies d'émigrants euro péens sont incontestablement les prairies. Mais ceci mérite une étude spéciale1 Il ne sera pas facile d'amener des émigrants européens en Amazonie. Des régions plus tempérées, mieux connues, lui feront tort. Il faudrait étudier, trouver et adopter le régime économique et social le plus propre à rendre l'émi gration féconde. Il faudrait une émigration appropriée au 1. Se rapporter au chapitre IV. De l'émigration française dans les prairies de l'Amazone page 111. EN AMAZONIE 45 climat, celle par exemple, des paysans méridionaux; il fau drait une émigration offrant des garanties, c'est-à-dire des familles ayant déjà un petit capital. Il faudrait un courant modéré et régulier, et des lois intelligemment protectrices, simplifier les démarches et formalités nécessaires pour avoir le droit d'utiliser la terre, rendre efficaces les garanties don- anées au colon qu'il ne sera pas dépossédé, rendre sûres les concessions d'exploitation et les concessions définitives. De plus, il faut être très circonspect dans le choix de l'émigrant européen. Les émigrants des villes, habitués à la vie de l'atelier et de l'assommoir, à santé altérée, incapables de résister aux fatigues et aux dangers des premières cul tures, n'émigrant, le plus souvent, que dans le fol espoir de faire en peu de temps une fortune considérable, ne pour raient qu'ajouter des éléments paresseux, débauchés et malhonnêtes à la société en formation. Il existe toutefois certains ménages d'ouvriers qui fourniraient des colons pré cieux, mais il faut n'accepter qu'après bonnes informations les émigrants venus des villes. Les pays neufs n'ont pas à attirer chez eux la lie des sociétés européennes. Il importe aussi de ne pas perdre de vue certaines vérités. Il ne faut pas se faire illusion sur la qualité générale des émigrants. Même dans les campagnes, il existe dans la classe disposée à émigrer quelques individus qui se sont toujours montrés incapables de travail suivi, et qui, dans leur patrie nouvelle, ne tiendront guère à s'astreindre à ce travail de la terre, qui cependant leur pourrait procurer, mieux en Amazonie qu'en France, une aisance raisonnable au bout •de quelques années de persévérance. Beaucoup essayeront de tous les métiers interlopes pour arriver plus rapidement à la fortune. Qu'ils soient paysans, qu'ils soient citadins, il faut s'at tendre à trouver une certaine proportion d'inutilisables parmi les individus disposés à émigrer. Il importe aux .agents d'émigration de savoir bien discerner l'ivraie du bon grain, aux lois qui régiront la matière de provoquer .une sélection nécessaire. La vente des terrains, à très bas 46 LES FRANÇAIS prix, bien entendu, car les émigrants ne sont pas riches; la vente des terrains élimine d'abord ceux des émigrants qui n'ont pas cette vertu capitale de l'économie si nécessaire au succès de la colonisation. Il ne sera point impossible de recruter en aussi grand nombre qu'on le voudra, des familles de paysans laborieux, sobres et honnêtes. Et d'ailleurs, il est vrai de dire qu'à la plus mauvaise émigration il y a un correctif : les pires élé ments des campagnes, la lie des grandes villes arrivent à constituer, après avoir subi dans leur vie nouvelle une sélec tion énergique, un bon élément de peuplement. Il est incontestable qu'il ne serait pas mauvais de faire faire les travaux préparatoires à la colonisation par des nègres ou des coolies. Le recrutement des coolies de toute race offre aujourd'hui les plus grandes difficultés. De plus, il n'est pas mauvais de faire acception de certaines particularités. Si l'on veut faire de l'Amazonie un territoire de peuple ment européen, il ne faut pas prendre des coolies en trop forte proportion. Cependant il y a à distinguer. Les Chinois sont,sans aucun doute, d'excellentstravailleurs, leur éloge n'est plus à faire. Mais ils constituent un élément envahissant, redoutable, ainsi que le prouve l'histoire de la Californie. Cependant lesChinoissontaujourd'hui les coolies qu'il est le plus facile de se procurer. Il faut bien s'attendre à ce qu'il en reste un assez grand nombre dans la phalange des premiers défricheurs. D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait, que les Chinois ne se marient pas dans le pays, ne con stituent pas ethniquement un élément colonial redoutable, mais que, d'autre part, ils feront une concurrence sérieuse aux ouvriers européens. Enfin, beaucoup d'entre eux, leur contrat expiré, se mettront dans le commerce, dont ils finiront peut-être par s'emparer au détriment des habitants de la contrée. Pour les nègres, sans aller les chercher en Afrique, ce qui présenterait d'assez grandes difficultés, — la philanthropique Angleterre veillant d'un œil jaloux à enrayer autant que possible tout ce qui peut favoriser le développement des EN AMAZONIE 49 autres nations, — le sud du Brésil les pourrait fournir. Mais il ne faut pas faire grand fond sur de tels auxiliaires, la paresse des nègres libres les rendant de peu d'utilité à la civilisation. On pourrait utiliser des émigrants annamites. Les Anna mites sont peut-être les meilleurs des coolies. Ils sont aussi éaborieux que les Chinois et moins envahissants. Ce sont de précieux auxiliaires. Ce sont eux qui, à Cayenne, empêchent la population nègre et blanche de mourir de faim. On pourrait les diriger dans tel ou tel sens; ils rendraient de grands services dans les déboisements et dans les premières cultures. Ils sont durs à la fatigue, intelligents, possédant de nom breuses spécialités dans lesquelles ils excellent : le défriche ment, le charbonnage, la pêche. Ils ne se mêleraient pas non plus à la population et s'écouleraient presque tous par l'émi gration de retour. Il y a enfin l'émigration des coolies de l'Hindoustan, émi gration fort difficile à recruter, comme on sait. Les Hindous pourraient se mêler à la population, dont ils n'altéreraient pas sensiblement le type plastique. Cependant, malgré les services qu'ils ont rendus aux Antilles, à Maurice, à Bourbon et ailleurs, force est de constater que ce sont des travailleurs médiocres. Déplus, onconnaîtles vices de cette race dégradée, son peu de vigueur corporelle, les maladies nombreuses dont elle est atteinte, et on peut redouter que des croisements avec la race blanche, s'ils se produisaient sur une grande échelle, n'avilissent à la longue le type physiologique et intel lectuel de la race supérieure. Peut-être trouverait-on dans les Annamites et les Chinois un bon élément de croisement avec la race indigène de l'Amazonie. On sait les affinités qui existent entre les Indiens, qui sont presque tous aujourd'hui d'aspect semi- mongoloïde et les races de l'extrême Orient. Les Indiens reconnaîtraient peut-être des parents dans les Chinois et les Annamites. Or, Annamites et Chinois, malgré leur petite taille, sont généralement sains et vigoureux ; ils appar tiennent à une des races les plus civilisées de l'humanité, il 4 5o LES FRANÇAIS est probable que les produits de leur croisement avec les indigènes constitueraient un remarquable et excellent élé ment de peuplement intérieur. Il faudrait veiller seulement à ce que la multiplication des métis bi-mongoloïdes ne devienne jamais tellement importante qu'elle ne puisse, par remétissage, être ramenée au type aryaque voulu de la colonie de peuplement. Nous avons parlé plus haut du parti qu'on peut tirer des Indiens. Ajoutons qu'ils constituent avant tout, et c'est là leur grande et leur plus réelle utilité, un excellent élément de croisement. Reste à nous demander comment pourraient être conduites à bonne fin les entreprises si délicates et si complexes d'émi gration et de colonisation. Nous ne sommes nullement par tisan de l'action de l'État, et avons au contraire une foi profonde dans le succès de l'initiative individuelle. Le principe des sociétés d'émigration, de colonisation, étant admis, on peut, dans la pratique, en varier presque à l'infini les applications. En dehors des sociétés d'émigration établies sur le mo dèle de celles qui fonctionnent dans le sud du Brésil, aux États-Unis, en Australie, et qui ont partout donné de si magnifiques résultats, on pourrait essayer peut-être de quelques autres types de sociétés, qui auraient, croyons- nous, des chances de réussir dans ce milieu. Nous indiquons seulement des idées générales, sans vouloir autrement préciser. Il ne serait pas mauvais que des compagnies se consti tuassent pour faire défricher et mettre en état de culturedes territoires qu'elles revendraient ensuite aux colons véritables. Le défrichement et la mise en état de culture seraient obtenus gratuitement et même avec bénéfice par des compagnies qui emploieraient, par exemple, des Chinois. Les coolies chinois pendant la durée de leur engagement, transformeraient les forêts en charbon, se livreraient à quelques premiers essais agricoles, gagneraient quelque argent et en feraient gagner à la Compagnie; après quoi celle-ci pourraitvendre, selonles EN AMAZONIE 5i lieux, les terres de 20 à 2 5 francs l'hectare au colon, comme cela se pratique aux États-Unis. Dans ce dernier pays, il existe des émigrants européens, les settlers, qui se livrent d'une façon exclusive à la spécialité des défrichements et de la préparation à la mise en culture. En Amazonie, en raison du climat, des marécages, les travaux préparatoires à la colo nisation ne peuvent pas être entrepris parles colons euro péens, qui auraient à subir une mortalité excessive. Il faut confier ces pénibles et dangereux travaux à des coo lies chinois, nègres ou hindous, qui sont plus aguerris et résistent mieux. Il serait bon, s'il était possible, de constituer de suite des sociétés d'émigration, de préparation à la colonisation, qui, avec un petit capital, une direction éclairée, mettraient en défrichement des territoires bien choisis, qu'elles reven draient aux colons européens après avoir déjà réalisé des bénéfices sur la part leur revenant des produits obtenus par les défricheurs dans leurs premières cultures. En attendant un courant régulier d'émigration africaine ou asiatique, les sociétés pourraient employer aux travaux préparatoires, des Indiens de la contrée ou des Cearenses. Certes, ce n'est pas avec leur quote-part de charbon que les compagnies pourraient réaliser de grands bénéfices pen dant la période du travail préparatoire des coolies. Le charbon n'a qu'une faible valeur sous un grand volume ; il ne sup porte guère les frais de transport, et par suite ne peut guère être utilisé que pour la consommation locale. Mais il n'y a pas seulement le charbon. En détruisant la forêt on peut en tirer divers produits d'une assez grande valeur. Les arbres à caoutchouc qui se trouvent dans les terres hautes (celles par lesquslles il sera bon de commencer le défrichement), seront soigneusement conservés, et l'on pourra en tirer un revenu considérable. De même pour la piaçaba, le copahu, le cas tanha. Une connaissance sérieuse des produits spontanés de la forêt permettra aux compagnies de défrichement de vendre, tout en coupantlaforêtàpied,lesdiverses essences précieuses. Mais ce n'est pas tout : la totalité des terrains défrichés ne b2 LES FRANÇAIS seront pas immédiatement vendus, à moins d'une immense publicité en Europe et d'un grand succès de réclame. En tout cas, il serait toujours facile de constituer une ré serve : dans les terrains défrichés disponibles on pourrait faire des récoltes annuelles ou bisannuelles par exemple de manioc, de maïs ou de riz, produits fort rémunérateurs, ou bien encore planter des arbustes et des arbres industriels, comme le café, le cacao, etc. Les terrains ainsi plantés acquerraient une valeur vénale plus grande, et au cas où ils resteraient quelques années sur les bras de la société, la société agricole en retirerait des bénéfices qui représenteraient au moins le centuple de l'in térêt normal du capital engagé. Pour tout cela, point n'est besoin de travail servile, mais seulement de travail coolie. En dehors des compagnies de défrichement et d'émigra tion, il pourrait se former des compagnies purement agri coles, basées sur le travail coolie. Il est évident que dans aucun pays de la terre, et surtout dans les pays chauds, on ne verra jamais exclusivement une agglomération de petits cultivateurs, travaillant chacun pour leur compte avec leurs familles. Il faut avoir une foi socialiste bien robuste pour croire que les ouvriers, les domestiques, les salariés du tra vail privé, disparaîtront jamais de nos sociétés. Je voudrais voir quelques-uns de nos plus fervents adeptes des écoles communistes, venir, surtout au début de la colo nisation, cultiver le manioc sous l'équateur, en compagnie de leurs frères et amis, ces bons indiens ou ces bons nègres. C'est surtout dans les régions tropicales que les races infé rieures,- jusqu'à complète extinction, trouveront leur emploi en fournissant des coolies aux Européens, qui n'auront à s'occuper que de la direction générale des travaux. Il faudrait veiller à éviter la dissémination, ne concéder de terres que sur 40 kilomètres, par exemple, de chaque côté de la rivière, choisir des centres de peuplement bien appro priés. L'exploitation du caoutchouc sera un obstacle à la colonisation agricole, d'une part en attirant à elle tous les EN AMAZONIE 53 bras, de l'autre par la difficulté de donner des concessions en territoires à caoutchouc. Il y a plus. N'y aurait-il pas un intérêt majeur à la conservation de ces arbres? Alors il y aurait un intérêt non moins majeur à la conservation de tous les arbres industriels, de toutes les plantes indus trielles de la forêt. Selon nous, cette protection est impos sible. Le mieux est de laisser faire. On peut toujours accorder des concessions agricoles. Elles n'auront guère de chance de trouver beaucoup d'amateurs, tant qu'il y aura dans la forêt d'immenses quantités de produits spontanés pour peu d'exploitants. Toutefois, le jour où il y aura dans la contrée des popula tions plus nombreuses, l'exploitation des produits, spon tanés, qui, pour être réellement lucrative, demande à être faite sur des lieues carrées de terrains, deviendra beaucoup moins fructueuse étant pratiquée sur des étendues beaucoup plus restreintes. C'est alors que commencera réellement la colonisation agricole. Alors cette colonisation, pour peu qu'on ait soin de l'é clairer, ou même sans cela, aura garde de détruire les arbres et les plantes de la forêt qui produiraient des richesses spontanées sans cesse renouvelées. D'ailleurs, quelques-unes d'entre elles, le caoutchouc par exemple, poussent principalement dans la région des maré cages, région actuellement inabordable à la colonisation agricole. Pour les autres, poussant dans les terres hautes, elles n'empêcheront pas, tout en étant conservées, de se livrer à la colonisation culturâle. Et même, sur bien des points sans doute, on fera des plantations régulières de ces plantes pous sant spontanément dans la forêt. Alors il sera nécessaire de modifier le régime de concession des terres : ces concessions ne devront pas comporter pour un seul individu des terri toires immenses, comme cela se pratique aujourd'hui, mais seulement de 200 à 5oo hectares pour commencer, en allant en diminuant dans l'avenir. Enfin, les frais de délimitation 54 LES FRANÇAIS ne devront pas, comme aujourd'hui, être à la charge des colons, mais elles devront être faites par la province, qui devra constituer un corps de bons ingénieurs et de bons employés du cadastre. V — Acclimatement de la race blanche en Amazonie. Une objection que l'on ne manquera pas de faire est la prétendue impossibilité, pour la race européenne, de s'accli mater dans les pays chauds. On ne manquera pas de mon trer les fièvres comme s'opposant irrémédiablement à l'accli matement. Il n'est pas mauvais de faire ici quelques géné ralités. Il n'y a en réalité qu'une maladie en Amazonie telle qu'elle existe aujourd'hui, c'est-à-dire inculte : c'est la fièvre. La fièvre est due non à l'élévation de la température, mais à l'humidité, à la décomposition des matières organiques à la surface du sol, aux miasmes qui se dégagent d'une terre vierge fraîchement remuée, aux émanations palustres. L'Amazonie, une fois cultivée comme la France, serait aussi saine que la France elle-même. Les marais drainés et desséchés, la fièvre disparaît; l'homme a civilisé l'air comme la terre. Le climat de la Mitidja était au nombre des plus malsains et des plus fiévreux du monde ; maintenant que la Mitidja est cultivée, ce canton est parfaitement sain. La Bresse, l'arrondissement de Marennes, les marais Pontins, la Sologne, n'ont-ils pas pendant longtemps empoisonné leurs habitants ? Mort le marais, morte la fièvre, au tropique comme dans les climats tempérés! Il ne faut pas que l'Euro péen s'imagine, pas plus que le nègre ou tel autre coolie, tant qu'ils vivront au milieu des défrichements, être suffi samment acclimatés pour être à l'abri de la fièvre des marais. Il n'y a seulement qu'à s'attaquer à la cause de la maladie pour faire disparaître la maladie. Les médecins des fièvres EN AMAZONIE 55 paludéennes sont les défricheurs. Leur mortalité sera forte, évidemment, aussi est-ce pour cela qu'il ne faut y employer que des coolies, nègres, jaunes ou rouges. Il est évident que pendant la période des défrichements, aux débuts de la colonisation, la fièvre exerce des ravages. Comment préserver l'Européen des atteintes de la fièvre? En ne l'employant pas aux défrichements, en l'installant dans des terres déjà défrichées et bien exposées. Réservant la question des prairies, où l'acclimatement des colons blancs ne présentera aucune difficulté, voyons quelles précautions il faut prendre pour la colonisation en forêts. Il n'y a pas seulement les marais et les défrichements à éviter, mais les lieux exposés au vent des défrichements et des marais. Il faut choisir, pour installer les colons européens, des défrichements opérés sur certaines régions élevées, bien aérées, exposées aux grands courants atmosphériques. Ces endroits, même situés au milieu de la nature tropicale la plus inculte et la plus sauvage, seraient absolument sains. Ainsi installés aux altitudes moyennes, dans des cantons relative ment tempérés,, les colons européens pourront attendre que les coolies, par leurs défrichements, aient assaini le climat. Il y a aussi la fièvre jaune. A ce mot de fièvre jaune l'émi- grant est frappé d'épouvante et s'arrête sur le rivage de l'Eu rope ou bien se détourne vers l'Amérique du Nord, malgré les séductions de l'éternel printemps tropical et ces jours déli cieux qui, du lever au coucher du soleil, donnent le prin temps, l'été et l'automne. D'abord la fièvre jaune ne règne que sur la côte, dans l'in térieur elle est absolument inconnue. Et sur la côte elle n'est pas endémique, c'est-à-dire permanente, continuelle, elle ne règne que par épidémies, c'est-à-dire à certaines époques, comme le choléra en Europe. Le fléau n'est pas autochtone, il voyage. La mortalité des grandes fièvres jaunes ne dépasse pas celle des grandes épidémies d'Europe : pneumonie ou fièvre typhoïde; un mort sur huit malades, et cette propor tion s'affaiblit tous les jours. La fièvre jaune n'est nullement le fléau qu'on s'imagine, mais une de ces maladies épidémi- 56 T.FS FRANÇAIS ques comme il en règne passagèrement même dans les lieux les mieux famés du globe. Comme la pneumonie et la phti sie, et mieux qu'elles encore, elle recule devant la science de l'hygiène et le travail de l'homme, qui civilisent les climats et les approprient. Bien que la facilité relative qu'il y a pour les colons blancs bien installés d'éviter les maladies locales soit chose incon testable, il ne faut pas manquer toutefois d'apporter une sol licitude éclairée dans le choix et le mode de recrutement des émigrants européens. Plantation d'hommes est chose déli cate, c'est comme une plantation d'arbres, et sans doute il en meurt, c'est la loi. On applaudit un général qui sacrifie 20 000 hommes pour remporter une victoire stérile, mais qui lui vaudra à lui de la gloire, et pour étendre le cercle de nos richesses, de nos grandeurs, de nos jouissances, pour élargir la civilisation nous n'aurions pas assez de larmes pour quelques malheu reux qui auraient subi la loi commune? Les émigrants sont les plus nobles soldats de la civilisation. Ils ont en vue une vie plus considérée, un véritable avancement dans la hiérar chie sociale, une descendance enrichie, la fortune. Ils sont les plus vaillants, les plus courageux parmi les pauvres. Car celui qui ne se sent que des inclinations paisibles, à qui suffit l'horizon du village et les émotions de la vie des champs, celui-là, en un mot, qui se sent capable de supporter la pau vreté, ne traverse pas les mers, au delà desquelles les épreu ves le suivront. Donc, tout en sachant nous départir à l'en droit de ces vaillants, de ces lutteurs, d'une sensiblerie qui serait ridicule, ne devons-nous pas moins apporter la plus vive sollicitude dans le choix et le mode de recrutement des émigrants d'Europe. Pour faire de la culture dans les pays chauds, il faut,autant que possible, recruter des paysans. Les paysans, habitués aux travaux de la vie en plein air, résisteront bien mieux que les rachitiques de l'atelier, qui ont toujours vécu à l'ombre, se livrant à un travail peu pénible. Ce n'est pas qu'il faille battre le tambour aux carrefours,comme jadis, pour attirer les EN AMAZONIE 57 colons; il faut des contrats individuels librement débattus. Si l'opération marche bien, les premiers arrivés attireront leurs frères. Il serait aisé aussi de faire des colonies d'enfants trouvés. Ces enfants sont souvent scrofuleux, et les scrofuleux se gué rissent rien qu'en respirant l'air des pays chauds et guéris sent si complètement qu'ils donnent naissance à une race vigoureuse. Toutefois, en thèse générale, ce sont les constitutions les plus robustes, et non les plus faibles, comme on l'a capri cieusement prétendu, qui s'acclimatent le plus facilement et le mieux aux pays chauds. La famille s'acclimate mieux que l'individu. Il importe de ne pas embrigader des célibataires pour les emmener colo niser. Il est bien préférable de contracter avec des familles. L'enfant comme le vieillard'y gagneront. Celui-là ne s'aper çoit pas qu'il change de climat ; celui-ci a la retraite chaude, la promenade en plein air au soleil permanent, un climat qui lui épargne les catarrhes. Mais on ne saurait trop le répéter, il faut, autant que pos sible, chercher des cultivateurs, des éleveurs de bestiaux, et refuser ces rebuts de la ville et des ateliers, paresseux et ra chitiques. Il importe beaucoup moins qu'on ne s'est plu à le dire dans ces derniers temps, que rémigrant soit du Nord ou du Midi, Normand ou Portugais, Flamand ou Italien. On a fait à ce sujet, à propos de l'Algérie, de curieuses fantaisies statisti ques qui, malheureusement ne prouvent rien : ne sont-ce pas les Normands, les Bretons et les Saintongeais qui furent les premiers colonisateurs de ia Guyane et du Brésil? Le transport des émigrants, autrefois chose terrible, très dangereuse, n'est plus aujourd'hui qu'une véritable partie de plaisir. C'est merveille de voir quelque navire d'émigrants allemands partant de Hambourg pour les États-Unis, quand il fait escale dans quelque station intermédiaire. 11 est préfé rable de ne prendre toutefois que quelque deux ou trois cents émigrants à la fois : il est plus facile de les bien installer et LES FRANÇAIS de les mettre en état eux-mêmes de recevoir de nouveaux con vois. Les attractions puissantes qui poussent vers les pays chauds ceux qui y ont déjà vécu, ou qui y retiennent ceux qui y sont établis, seraient bien plus puissantes encore si on trouvait là-bas la famille, le village, surtout quand les pre mières familles d'émigrants auront été à même de constater qu'on se porte aussi bien sous l'équateur qu'en Europe; que le Blanc, dans des conditions normales, n'a pas une morta lité plus forte dans cette nouvelle patrie que dans l'ancienne, et qu'enfin les cultures des pays chauds sont incontestable ment moins pénibles que celles que le paysan est obligé de faire en Europe. La saison de l'arrivée est indifférente comme celle de l'âge des émigrants. Faut-il partir sans esprit de retour? question oiseuse. On doit partir dans l'espérance non d'une fortune subite et merveilleuse, mais de la prompte conquête d'une aisance qui va toujours s'augmentant et permettra un jour de jouir et de l'ancienne et de la nouvelle patrie, et de toutes les autres encore. Une chose qu'il ne faut jamais négliger est l'hygiène des premiers temps de l'arrivée. L'hygiène de l'acclimatement a une assez grande importance. L'acclimatement ne peut jamais être un préservatif complet de toute maladie possible, quand même le pays serait en pleine culture, les pays les plus sains de la terre ayant leurs maladies. L'acclimatement est une accoutumance générale au milieu. Outre l'hygiène, hygiène universelle, ou conduite à tenir pour se bien porter, com mune et de tous les instants, il y a à observer une hygiène locale, variable selon le climat. Ce mot d'acclimatement a je ne sais quoi de sinistre qui effraye. On s'imaginerait qu'il faut changer de peau, de teint, de foie, de cœur, de vêtements, d'habitudes et de cerveau pour passer d'Europe aux pays chauds. Il importe d'effacer ce que les médecins ont mis de terrifiant dans ce mot. Les précautions, pour l'acclimatement sont de petites précautions, simples, usuelles, instinctives, peu nombreuses, telles que celles que l'on prend quand on passe des froids de janvier w- 3 w o u o a 3 c es U 2 < Ci CQ o. c5 D- a ». U S! O. c/l M D < U. M D W 5: H Z fcî a. ». Z O «c h Z O EN AMAZONIE 61 aux chaleurs de juin et de juillet. Il n'y a que cela derrière la phraséologie savante qui a cherché à traiter de la patho logie, et je ne sais quelle prétendue action mystérieuse du climat chaud sur ceci et sur cela, sur le foie et sur les pou mons, sur les mains et sur l'intelligence. L'acclimatement de l'Européen aux pays chauds ne dure pas plus que le passage de4'hiver à l'été, de trois à six mois environ. Qu'est-ce qui le caractérise? une éruption de petits boutons cutanés appelés bourbouilles, produits par un excès de transpiration. Transpiration et bourbouilles sont signes de santé. La trans piration ne doit jamais cesser pour longtemps. Ce serait un signe de maladie, même chez les vieux créoles. Quand les bourbouilles apparaissent chez ceux-ci, elles sont l'indice d'une santé robuste. L'expérience recommande les bains froids du matin ou du soir, une simple ablution de cinq minutes. Mais les bains de mer, quand on les a à sa dispo sition, sont ce qu'il y a de meilleur. Il n'est pas nécessaire d'abandonner les vêtements euro péens. Nos vêtements d'été ou bien encore des vêtements de laine, sont ce qu'il y a de meilleur pour la contrée. Les petits soins, — petit soin est un tout-puissant vainqueur, — ne sont pas à dédaigner plus en Amazonie qu'en Europe. Les refroidissements, quoique plus difficiles à prendre qu'en Europe, les courants d'air, quoique moins pernicieux, doi vent cependant être évités. Il ne faut pas non plus africaniser l'Européen. Il est bon qu'il ait une maisonnette très propre, entourée d'un petit jardin, vrai chalet ou cottage. Une fois installé dans sa maisonnette rustique, que le colon européen travaille; le travail en pays chaud, quel que soit ce travail, vaut mieux que l'oisiveté, la terre fût-elle même médiocrement saine. L'alimentation peut être la même qu'en Europe, sans danger pour le côlon. Il n'est pas de préjugé plus ridicule que celui de conseiller d'imiter, de parti pris, le genre de nourriture des indigènes, genre de nourriture généralement des plus défectueux. Il pourra, sans frayeur, se nourrir du mieux qu'il pourra, et c'est assurément ce qu'il aura de mieux f ES FRANÇAIS à faire. Qu'il ne se prive pas non plus devin. Les vins, qui se bonifient très vite sous l'équateur, vieillissent vite, deviennent plus légers,plus digestes. Le thé lui sera aussi d'un usage pré cieux. Et surtout le café, qui, à lui seul, peut presque nourrir le travailleur. On en prend énormément, jusqu'à dix et quinze fois par jour, en Amazonie, et c'est là une excellente chose. C'est la vie en boulettes des philosophes arabes. A lYtat amer, sans sucre, le café sera un succédané du quin quina. Que le colon n'oublie jamais que le pot-au-feu est, a-t-on dit, le meilleur des réformateurs passés, présents et futurs. Plus encore aux pays chauds qu'en Europe, il est la providence de l'homme blanc. Les régions tropicales sont à peine au début du dévelop pement et de la prospérité que l'avenir leur réserve. Le temps n'est plus où l'on ne voyait en elles que de curieux terri toires où les nègres esclaves cultivaient sous le fouet quel ques bibelots exotiques. Le tropique deviendra le plus puis sant facteur de la production et de la consommation générales. Dans les contrées européennes, et même dans la presque totalité des contrées de climat tempéré, la terre, premier instrument de tout travail, a atteint une valeur excessive. Seules, les terres des régions tropicales, et particulièrement celles de l'Amérique chaude, peuvent être données au plus bas prix. Ce n'est que dans la zone tropicale qu'il est actuellement possible de trouver d'immenses réserves disponibles, in cultes, sans valeur. Il ne reste plus de grandes étendues de terres tempérées disponibles, mais seulement quelques lam beaux dispersés. Les terres tropicales sont de la plus exubé rante fertilité, leurs produits spontanés actuels, leurs forêts économisées par les siècles, leurs capacités productives ont des richesses qui n'ont pas de rivales dans la zone tempérée, La race européenne est la plus apte à exploiter les terres tropicales, parce que c'est elle qui dispose des moyens d'as sainissement, de défrichement les plus puissants, en même EN AMAZONIE 63 ps que les plus grandes aptitudes au travail et les plus ides capacités. es défenseurs de l'esclavage étaient jadis.d'accord avec irdents de l'abolitionisme pour combattre l'introduction s les régions tropicales des travailleurs européens : l n'y a que le nègre qui puisse travailler ces terres, » lient les uns; et les autres pensaient: « Le nègre, chez lui; : nègres émancipés, la terre. » .es esclavagistes s'opposaient à l'émigration blanche dans pays à nègres. Protecteurs fanatiques de la race nègre, les îistres du culte évangélique répandent la terreur sur ligration européenne dans la zone chaude : ils publient, is les journaux du Royaume-Uni, ce redoutable avis fai- t savoir aux paysans que, s'ils affrontent jamais comme tivateurs le climat du tropique, ils ne tarderont pas à ir six pieds de terre sur le corps. Il faut savoir que, de- s l'émancipation, ces bons pasteurs se seront assurés sur îègres un empireaussiabsoluque celui des jésuites sur les iranis du Paraguay. Toutes les épargnes des nègres sont osées entre les mains des missionnaires. Le plus clair de rs économies est pour l'église et le pasteur. Le cottage du érend, s'il est muni de tout le confort désirable, le doit a piété de ces bons nègres. La femme du révérend, sa tille, le saint homme même, font des voyages en Europe : frais de la docile communauté. Quand on a de si bons oissiens, on ne tient pas à les mettre en contact avec des grants d'Europe, gens sceptiques et peu disciplinés, dont bourse serait moins largement ouverte" au ministre de u. Et tel est le fin mot de la comédie. étrange préjugé! Pourquoi donc serait-il interdit aux tics de cultiver le café, le cacao, le coton et autres plantes tropiques; cultures moins pénibles, plus faciles et plus îunératrices que celles de l'Europe? ^e sont-ce pas les blancs qui ont fondé la prospérité des its-Unis du Sud, depuis l'émancipation? Mais l'expérience travail des blancs dans les régions équinoxiales a été déjà 64 LES FRANÇAIS faite sur une assez grande échelle, et cette expérience est concluante. Il est parfaitement établi que l'acclimatement sous toutes les latitudes est plus facile à la race blanche qu'à toutes les autres, grâce à ses ressources industrielles et à son énergie morale. C'est elle qui a préparé ces colonies où l'on pro clame aujourd'hui que les noirs seuls peuvent travailler: la Martinique, la Guadeloupe, la Barbade, Cuba, Porto-Rico. L'histoire de ces colonies en fait foi. Les blancs cultivent la moitié de Cuba et la plus grande partie de Porto-Rico. Les Etats-Unis n'ont-ils pas fait en grand l'expérience du travail des blancs dans les pays chauds? Ce sont des ouvriers blancs ' qui ont fait ce chemin de fer de Panama, sur le compte du quel on a fait courir de si ridicules légendes. On sait aujour d'hui, grâce à Armand Reclus, que ce travail de terrassiers accompli dans des marais n'a pas été si funeste aux blancs, Les essais de colonisation blanche tentés d'une façon intelli gente à la Jamaïque, à Sainte-Lucie, à Brisbane, à Guate mala, à Surinam, ont tous parfaitement réussi. Dans toutes ces régions tropicales, le travail des blancs s'est montré en qualité et en quantité bien supérieur à celui du nègre, caria population ouvrière européenne est celle qui sait le mieux travailler, qui a plus que toute autre le besoin d'acquérir, celle qui consomme le plus et, par suite, est capable de créer le plus grand mouvement commercial. Il est constaté que l'ouvrier blanc, employé à la terre, même comme engagiste, peut, tout en faisant des économies plus sérieuses, travailler à meilleur marché que le nègre. Plus économe, plus labo rieux, il rend bientôt à celui-ci la concurrence impossibleà soutenir, et le nègre doit chercher d'autres occupations ou disparaître. Le prolétariat européen est la mine d'émigration pour l'A mérique chaude. Les légions, aussi nombreuses que lamentables, du paupé risme se composent de malheureux et de coupables. Parmi les premiers se trouvent ceux qui ne peuvent pas trouver de travail, ou qui sont condamnés à un travail troo peu rému- EN AMAZONIE 65 nérateur. Des millions de malheureux sont ainsi jetés par la concurrence industrielle dans les situations les" plus misé rables, où la famine et la maladie assiègent tous les jours leur santé et leur existence. D'autres, désespérés, vaincus dans la lutte, sont tombés dans le vagabondage, la mendi cité, le vol. Ce n'est pas sans quelques précautions qu'on p^irrait jeter par milliers ces malheureux au tropique américain. Il faudrait procéder au début avec lenteur et méthode, ' emmener peu de ménages à la fois, et ceux-là seulement dont ' l'éducation professionnelle serait immédiatement utilisable* ! engager les autres pour trois ans, par exemple, pour avoir le • temps de faire leur éducation d'agriculteur. Au bout de l'en- • gagement, en possession de leur métier, ils auraient la terre. 1 Les guerres religieuses ont peuplé les Etats-Unis, l'industria lisme fera émigrer le paupérisme européen en Amazonie. PQue tous ces malheureux seraient heureux de trouver où ils Wont, des cieux enchantés et d'y devenir, après une courte Mpreuve, propriétaires de terres produisant de deux à trois irécoltes par an! Pourquoi ne publie-t-on pas assez que l'A mazonie est accessible aux travailleurs blancs, et que c'est la •terre promise de ces misérables trop nombreux que notre l'organisation industrielle a transformés en véritables parias Svivant, de génération en génération, dans une invincible emisère ! « Pour éviter toute équivoque, hâtons-nous de dire que tout ^çe qui précède ne vise que Y acclimatement des individus. r L'acclimatement de la race est une toute autre question eque nous étudierons ailleurs. ,. VI. - Les Européens dans le milieu amazonien. j La beauté de l'Amazonie est au-dessus de tout éloge Nul 5n'y contredit. Mais si ces beautés sont mortelles, dira-t-on ? ar personne n a oublie les désastres d'une terre voisine la (Guyane française. . ' 66 LES FRANÇAIS Quels sont ceux qui sont morts au sein de ces terres splendides où la nature a prodigué les édens? Des malheu reux qui, trop confiants en d'ineptes protecteurs, avaient négligé, chose insensée et presque coupable, de penser à leurs propres intérêts. Malheur partout à qui n'a pas d'outils pour cultiver la terre, un abri pour se reposer de ses fati- gués, quelques avances pour vivre une saison! Ils étaient partis en troupeaux, et les bergers, plus bêtes que chiens le furent jamais dans leur profession, les laissèrent périr. Mais est-ce bien à l'Amazonie que peuvent s'appliquer ces lignes? On rend trop volontiers tous les pays chauds so lidaires d'une insalubrité que l'on croit générale. Et nous n'avons fait que répondre par des généralités à cette vague croyance. Nous voyons une terre voisine, la Guyane fran çaise, où les entreprises administratives mal conduites coû tèrent la vie à plusieurs milliers de colons européens. Mais en Amazonie il n'en a pas été ainsi. Ni l'administration por tugaise, ni l'administration brésilienne ne se sont rendues coupables de ces criminelles inepties. L'initiative indivi duelle y a été aussi habile et heureuse qu'elle a été maladroite et malheureuse dans la petite colonie d'à côté. Tous les co lons blancs qu'on a introduits à Cayenne y sont morts, tous ceux qu'on a introduits en Amazonie s'y sont acclimatés, y ont prospéré et y ont fait souche. Cayenne est une petite terre souillée, sinistre et maudite que l'on fuit. L'Amazonie, — climat et milieu identiques d'ailleurs, — est un vaste monde qui ne respire que la richesse et le bonheur, et qui sera d'ici peu un des centres d'attraction des émigrants d'Eu rope. Toutefois, quiconque veut aller réparer les injustices que la fortune lui a faites dans sa terre natale doit avoir le cœur haut et l'esprit ferme. Un pied dans le navire transatlantique, l'émigrant doit dépouiller le vieil homme, et se rendre compte qu'il n'est plus un matricule de l'armée des gueux, mais un homme libre en partance pour l'indépendance et la richesse. Celui qui a visité l'intérieur de l'Amazonie peut affirmer que tels Européens qu'il a rencontrés, blanchis par EN AMAZONIE 67 soixante années de forêts, de rivières, de marais, ne désespé raient pas de finir leur siècle et se montraient tout aussi verts que ceux de leurs camarades restés en Europe. Tous ces grands vieillards, ces héroïques lutteurs, m'ont affirmé que la proportion de ceux qui étaient morts dans leurs rangs n'excédait guère la moyenne ordinaire des mortalités. Tant "indépendance, la liberté, les espérances qui se réalisent sont de puissants viatiques! Les colons installés sur les bords du grand fleuve n'au ront pas à se plaindre de l'isolement. De tous les chemins qui marchent, de tous les grands chemins de la terre, il n'en est pas de plus important que l'Amazone et ses affluents. Le bassin de l'Amazone est plus grand que dix fois la France. A plus de cent lieues de ses embouchures, le fleuve est encore aussi large que le Pas-de-Calais. A mille lieues de l'Océan, il est encore trois fois aussi large que la Seine à Paris. Toute l'Amérique du Sud en est tributaire. La Bolivie a les sources de son plus grand affluent, le Pérou les sources mêmes du fleuve. L'Equateur, la Bolivie, ont la plus grande partie de leur ter ritoire dans son bassin. Le plus grand avantage du Vene zuela est de posséder le canal naturel qui fait communiquer l'Orénoque avec un affluent de l'Amazone. Cette grande mer d'eau douce qui s'étend en ligne droite de Marajô au Pérou, et qu'un canal fera un jour communiquer par-dessus quel que bas chaînon de la Cordillère avec quelque golfe du Paci fique péruvien, est navigable sur tout son parcours par des navires de haut bord. Le colon peut s'établir sans crainte aussi loin qu'il le voudra sur les rives du fleuve géant, il aura toujours la mer à sa portée, grâce à ce prodigieux Bos phore qui partage en deux continents le continent de l'Amé rique du Sud. Au septentrion, au midi, des affluents innom brables, dont quelques-uns sont beaucoup plus importants que le Danube ou le Volga, viennent apporter au Bosphore américain le tribut de leurs eaux jaunes, noires, blanches ou bleues. La plupart de ces rivières sont navigables jusque dans leur cours supérieur. Et ce merveilleux système d'artères de navigation intérieure offre plus de 80 000 kilomètres de déve- 68 LES FRANÇAIS loppement, si l'on ne compte que les rivières pouvant porter des navires de i ooo tonneaux. Le Mississipi et ses affluents n'offrent qu'un développement moitié moins considérable. Après cette comparaison, on ne peut réfléchir sans enthou siasme à l'avenir réservé à cette région magnifique. L'Amazonie est peut-être la contrée la mieux arrosée de la terre. Seulement, du confluent du Rio-Negro au cap de Nord le fleuve reçoit sur la rive gauche plus de vingt grands affluents parallèles, dont cinq au moins sont aussi impor tants que le Rhin. La rive droite est encore beaucoup mieux partagée. Quatre grands cours d'eau, de ceux dont l'impor tance égale celle du Danube ou du Volga, viennent se réunir au fleuve principal : la Madeira, le Tapajoz, leXingûetle Tocantins. Ils prennent leur source à trois ou quatre mille kilomètres de leur embouchure dans la région aurifère et diamantifère du plateau brésilien. Plus large que le Rio-Negro, qui pourtant a 5 kilomètres à son embouchure1, communiquant avec le Paraguay comme le Rio-Negro com munique avec l'Orénoque, la Madeira est un des cours d'eau les plus importants du monde. Entre ces quatre grands affluents coulent parallèlement 20 ou 25 affluents du second ordre, tous plus importants toutefois que la Garonne ou la Seine. La rive droite du Bas-Amazone a sur la rive gauche un grand avantage. Les affluents de droite ne sont généralement encombrés de chutes que dans la partie supérieure de leur cours, tandis qu'à gauche, à partir de 5o ou 100 kilomètres de leur embouchure, les rivières ne sont plus navigables, à cause des chutes et des rapides. Il est à remarquer que plus on s'avance vers l'ouest, au delà du Rio-Negro et de la Madeira, plus les rivières offrent un grand espace propor tionnel libre d'obstacles à la navigation à vapeur. Les cascades des rivières guyanai ses tiennent à l'imperfection du système hydrographique delà contrée, contrée qui semble être encore en formation, et dont la main du temps n'a pas 1. Et 32 à 100 kilomètres en amont, à la Bahia de Boyassù; et encore 5 à 800 kilomètres, en face de Xi barù. EN AMAZONIE 69 encore achevé, de façonner la structure. Le plateau guyanais est un immense cône aplati, dont les vallées, au lieu de des cendre du sommet à la base comme autant de rayons, s'éta- gent parallèlement en couronnes concentriques comme des marches d'escalier d'une prodigieuse pyramide. L'absence de pentes régulières, dé vallées intérieures, ne permet pas aux rivières de couler; des sources à la zone côtière, elles ne font que sauter et tomber. Un observateur qui s'élèverait en ballon au-dessus des montagnes centrales de Guyane verrait, avec une lunette suf fisamment bonne, se dérouler entre.Para et Ciudad Bolivar un gigantesque ovale dessiné par l'Amazone, le Rio-Negro, l'Orénoque et la mer. Au sein des forêts vertes et des savanes jaunâtres, il verrait sortir des sommets des montagnes en se dirigeant vers le sud, l'est et le nord, les rubans blancs des cours d'eau descendant par des chutes gigantesques les marches d'escalier du plateau et bondissant vers les terres basses qui bordent le grand fleuve et la grande mer. Ces chutes, dont quelques-unes mesurent 25 mètres de hauteur sur des centaines de mètres de large, sont trop rapprochées les unes des autres pour ne pas présenter un obstacle insur montable à la grande navigation de l'intérieur; mais elles peuvent être utilisées, principalement celles qui se trouvent dans le voisinage des- terres basses et être transformées en moteurs mécaniques. Si les chemins de fer pénétraient les hautes terres du plateau, soit en suivant les chemins de ronde ou de remparts que les rivières sont obligées de sauter en cascades, soit en les escaladant au moyen de remblais, toutes les chutes pourraient être utilisées par l'industrie, et fournir une force immense, incalculable, force permanente, infati gable et inépuisable, plus considérable sans aucun doute que celle fournie par les 3oo millions de tonnes de houille que 1 industrie humaine réduit annuellement en fumée. Une des particularités les plus remarquables des terres basses de l'Amazone est la multiplicité des canaux naturels et des lacs qui bordent les rives du fleuve. Igarapés, furos, paranas, forment des douzaines de petits fleuves parallèles à 70 LES FRANÇAIS côté du grand cours d'eau, comme de petits sentiers à côté de la grande route. De chaque côté du chenal principal, sur les 20, 3o ou 40 kilomètres qui s'étendent de rive à rive, avant d'arriver au nord et au sud de la région des canaux, se trouve un fouillis d'îles et d'îlots formant un inextricable archipel où seuls les seringueiros, les regatoes et les Indiens sont capables de se reconnaître. Ces fleuves, ces estuaires, ces anses, ces lacis de canaux, ces lacs en arrière-côte, ces interminables archipels, s'ils constituent une ressource précieuse pour la navigation, ne sont pas moins utiles pour la pêche. De l'ablette grosse comme le petit doigt, au lamantin gros comme un bœuf, tous les poissons de l'Amérique du Sud, entraînés par le courant, semblent s'être donné là rendez- vous. Sans parler des tortues, dont les variétés sont innom brables et dont quelques-unes atteignent dans ces parages des dimensions colossales, se livrer à une énumération de tous les trésors aquatiques de la contrée serait chose fasti dieuse. Il suffit de dire que les industriels de Mapâ, de Vigia et de Para, réalisent annuellement avec le pirarucu, le lamantin, la colle de machoiran, des bénéfices énormes qui feraient pâlir d'envie les placériens de la Guyane française; et qu'une bonne partie de la population de ces villes vit dans une large aisance, grâce seulement à ses nasses et à ses filets, Les rivières, les canaux, invitent à explorer les forêts, les chutes d'eau invitent à les exploiter. Chacune des innom brables cataractes du plateau de Guyane est destinée à faire mouvoir une scierie, en attendant qu'elle serve de moteur à l'usine qui préparera les plantes industrielles. Car la richesse actuelle, frappante et palpable, de l'Amazone, c'est sa végétation forestière. Les plus riches mines du monde se trouvent là, ne présentant que peu de difficultés d'exploita tion. Chaque hectare possède en moyenne pour 1 000 francs de bois ; soit, pour l'immense forêt des deux provinces amazoniennes, le chiffre vertigineux de 25o milliards de francs ! Je ne veux pas ouvrir de parenthèse pour énumérer les EN AMAZONIE 7-1 260 espèces de bois et les 200 sortes de plantes précieuses .- que renferment les forêts de la Guyane et de l'Amazone. Ces richesses ont leur réputation faite, et il n'est pas besoin aujourd'hui de vanter les merveilles de la forêt vierge de l'équateur américain. Où, mieux qu'en Amazonie trouvera-t-on des cieux favo- *rables, de vastes et riches forêts et de puissants fleuves? La couronne de forêts de l'Amazone est destinée à fournir ayant peu et pendant longtemps le monde de bois d'ébénisterie et de construction, en même temps que les planteurs^ des pla teaux et des vallées d'Amazonie auront pour mission de nourrir la vieille Europe affamée. Pour ce qui est de prétendre que le fer va bientôt se sub stituer au bois dans tous les anciens usages de celui-ci, là crainte en est à peu près aussi sérieuse que serait celle d'un houilleur pleurant à la pensée que l'application immédiate de l'électricité à la traction va faire tomber, dans la quinzaine, à un chiffre dérisoire, la cote des deniers d'Anzin. L'Amazone, en face du Mississipi et du Saint-Laurent, plus rapproché encore du Niger et du Congo, relié par des canaux naturels à l'Orénoque et au Paraguay, au centre du bassin terrestre de l'Atlantique, puisqu'il est à égale distance du Canada et de la Plata, de l'Europe du Centre et de l'Afrique du Sud, doté avec profusion de tous les avantages géogra phiques qui favorisent le développement de la navigation, verra sans doute un jour dans ses immenses archipels, ses estuaires, ses rades, ses canaux, ses lacs, des flottes immenses, les plus puissantes du monde, battant pavillon amazonien. La richesse prodigieuse des forêts sans limites, le nombre, la profondeur, l'étendue et la sûreté des ancrages, la quantité innombrable des ports naturels, montrent qu'il est prochain le jour où des chantiers de construction s'établiront dans les îles et sur le littoral de cette prodigieuse mer Egée améri caine, dont le climat est plus beau que celui de la Grèce et dont le continent est plus riche que celui de l'Asie. Le fer, dont la terre est faite là-bas, est à pied d'œuvre, l'argile des hauts-fourneaux est là inutilisée, le combustible couvre la ?2 LES FRANÇAIS terre, la nature n'attend, depuis des siècles, que des hommes de bonne volonté. Que les Brésiliens s'adjoignent des frères d'Europe pour utiliser ces incalculables richesses, que leurs appels réitérés soient enfin entendus, et bientôt le grand empire lusitanien deviendra une des grandes nations mari times de la terre. J'ai toujours pensé que l'avenir réserve au Brésil des destinées plus magnifiques encore que celles qu'il promet aux États-Unis de l'Amérique du Nord. Rien n'est beau dans sa simplicité majestueuse comme ce milieu amazonien. Les savanes couvrent à peu près le cin quième de sa surface et forment comme de vastes clairières dans l'immensité du grand bois. Et des rivages de palétuviers qui bordent la mer et le fleuve jusqu'aux sommets des pla teaux, rien n'est varié comme la forêt. Sur les hauteurs, à côté des essences précieuses de la zone torride, la tempéra ture relativement douce des altitudes a donné droit de cité aux essences d'Europe. Les voyageurs aux Tumuc-Humac, qui ont exploré la grande gibbosité de l'Oyapock, Adam de Bauve, Leprieur, affirment y avoir rencontré le chêne. -Rien d'ailleurs n'est aussi étrange, aussi complexe, moins régulier et moins uniforme que la forêt tropicale de l'Ama zone. Les espèces n'y poussent presque jamais en famille, et l'exploitant doit s'attaquer à de grands espaces à la fois, où il abattra tout pour classer ensuite les essences. Cette exploi tation ne ressemblera en rien à celles de nos forêts civilisées, régulières, bien plantées, taillées, échenillées, avec un tapis de mousse sous les pieds, et sur la tête des perspectives, des échappées dans les profondeurs, faites à souhait pour le plaisir des yeux. Cette architecture classique des forets d'Europe et de l'Amérique du Nord est en opposition com plète avec le romantisme touffu, gigantesque, inextricable, du style amazonien, dont la richesse inépuisable est prodigue et désordonnée. A côté des trésors qu'elle réserve à la grande exploitation, la forêt réserve au chasseur des richesses aussi nombreuses que variées. Des oiseaux de toute chanson et de tout plu mage, depuis le perroquet jusqu'au pigeon, depuis le héron EN AMAZONIE 7* jusqu'à la poule d'eau, depuis le vautour jusqu'à la tourte relle, depuis l'oiseau-mouche jusqu'à l'aigle, s'ébattent dans les feuillages, planent dans le voisinage du cïel ou se pro mènent gravement sur la berge des cours d'eau. Des ani maux innombrables, timides ou farouches, le lièvre et le •lapin du pays, le porc sauvage, la biche, le tapir, s'offrent à la flèche et au fusil. Les serpents y chassent aussi, guettant leur gibier, mais leur nombre est loin d'être aussi considérable qu'on se l'ima gine. Boas et crocodiles sont en somme des voisins inoffen sifs. Le fusil de l'Européen, dès que l'un de ces monstres aura fait sa connaissance, chassera les autres du canton. J'ai, mainte fois, rencontré dans la forêt caïmans et serpents gigantesques, plus rarement des serpents venimeux, jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Les hôtes les plus incom modes, sinon les plus dangereux que l'homme rencontre dans les forêts sont les insectes, moustiques, maringouins, maques, qui habitent aussi la savane et la rivière, et sont en réalité ce que l'équateur présente de plus désagréable. Tigres, caïmans et serpents font plus de peur que de mal, mais les armées d'insectes bourdonnants et piquants causent plus d'ennuis qu'ils ne font de peur. Il existe toutefois des pré servatifs plus ou moins efficaces, et, à la longue, on arrive à supporter avec patience ces ennemis agaçants. D'ailleurs les criques ne sont pas rares où ni moustiques, ni marin gouins, ni piâos ne tourmentent notre épiderme. C'est là que le colon -installera son hamac ou son lit, et l'exploiteur des bois son campement. Ces idées, ces faits, ces inductions, vraies pour le Bas- Amazone, plus spécialement étudié par l'explorateur, ne le sont pas moins pour l'Amazonie entière. VII. — Les Français en Amazonie. La colonie française de l'Amazonas est plus nombreuse, plus prospère, plus riche que celle de la province de Para. 76 LES FRANÇAIS Les Français de la province de l'Amazonas jouissent auprès de la population brésilienne d'autant d'estime et de plus de sympathies que n'importe laquelle des autres colonies étrangères. Il est un fait connu de tous à Manâos et dans l'intérieur la colonie française est la plus nombreuse et la plus riche. Les autres colonies, anglaise, allemande, américaine, italienne, hispano américaine, sont beaucoup moins impor tantes. Dans le Solimoens, sur 55 maisons de commerce, 23 sont françaises, 20 portugaises, il n'y en a que 12 de brésiliennes ou étrangères. Au Madeira, au Purus, au Rio-Negro, au Javary, et principalement au Juruâ, on compte un très grand nombre de Français établis au regatôes. Il est difficile d'en faire un recensement exact, nos com patriotes répugnant à se faire enregistrer au consulat ; mais, se basant sur des renseignements pris auprès des principaux com merçants français de la contrée, il semble qu'on puisse actuel lement porter à 400 le nombre des Français se trouvant dans la province de l'Amazone, contre 200 dans celle de Para. Ce chiffre de 600 Français, presque tous notables, constitue une forte proportion, une respectable minorité, si l'on ne tient compte dans la population totale que de la partie réellement civilisée dans le sens européen du mot. Nous sommes à la tête du mouvement progressiste, dans l'Amazonie occiden tale. La distribution de ces colonies par ordre d'importance intrinsèque et relative est, dans l'ordre descendant, Soli moens, Juruâ, Madeira, Purus, Javary, Rio-Negro. Le com merce aujourd'hui considérable du Juruâ a été monopolisé par une maison française, la maison Kahn, Polack et C", comme celui du Purus l'a été par les maisons anglaises. Il faut ajouter comme auxiliaires importants bon nombre d'Israélites marocains (Tanger, Tétuan et Riff) et espagnols (Gibraltar), qui parlent tous français, se réclament de la France, et que la population brésilienne considère comme nos compatriotes. Il y a environ i5o ou 200 de ces Israélites répandus dans EN AMAZONIE 7.7 toutes les rivières, où ils se font, très consciencieusement, les propagateurs de notre langue et de notre influence com merciale. La colonie française de l'Amazone ne se compose pas exclusivement de commerçants. Elle compte des agricul teurs cultivant le cacao, de petits industriels ayant des plan tations de canne à sucre et distillant de la cachaça, exploitant dans des seringaes à eux le caoutchouc, et dans leurs piaça- baes la piaçaba. Il faut aussi enregistrer une industrie spé ciale : on compte plusieurs chaloupes à vapeur françaises dans les rivières de l'intérieur, dont une au Rio-Branco. Leurs propriétaires les affrètent au taux de 200 francs par jour et s'en servent pour aller acheter eux-mêmes les pro duits de la contrée, prenant un fret pour compléter leur char gement s'il y a lieu. A Manâos, il existe une douzaine environ de bonnes mai sons françaises. La plus importante est celle de MM. Kahn, Polack etCia. Cette maison a inauguré une organisation ori ginale et nouvelle de l'exploitation de l'intérieur. Cet exemple, qui a été imité, peut être considéré comme type. Cette maison a une vingtaine de jeunes gens voyageant dans l'intérieur. Ces espèces de commis ne sont nullement des vagabonds, des aventuriers plus ou moins tarés, mais des jeunes gens de bonne éducation, d'une assez bonne instruc tion, intelligents, laborieux, entreprenants. La maison, sur la simple garantie de leur moralité, donne à chacun d'eux pour vingt ou trente mille francs de marchandises, moyen nant une commission. Ils partent avec leur pacotille, et s'en vont faire régatôes dans l'intérieur. Après huit ou neuf mois d'absence, ils reviennent du haut Juruâ ou du haut Purus avec un petit pécule, et ils recommencent jusqu'à ce qu'ils en aient assez pour s'établir à leur compte. Beaucoup d'entre eux sont juifs d'Alsace. l'ai connu aussi parmi eux quel ques ^Parisiens. Il est curieux de voir ces jeunes gens, blonds et frêles, revenir bronzés et avec un air martial de leurs courses toujours très pénibles, quelquefois périlleuses ayant ramé eux-mêmes leur canot pendant des mois entiers' 78 LES FRANÇAIS traversé le Brésil et passé sur les territoires boliviens noblement fiers des quelques contos de reis qu'ils ont si durement gagnés, la mémoire pleine des souvenirs de Jeur héroïque campagne et l'imagination enflammée à l'espoir de nouvelles aventures. Au bout de quelques mois de Manâos, ces jeunes gens, devenus tristes et moroses, n'at tendent plus, et avec une impatience fébrile, que l'occasion de repartir : la nostalgie du désert les a repris. Le vieux sang de la noble race se remet à bouillonner avec enthou siasme au souvenir et dans l'action des grandes aventures et c'est là une particularité que l'on ne saurait trop mettre en relief. Le Français, toujours ami des Indiens, toujours brave et endurant, se révèle sous son plus beau jour dans les grands voyages du haut Purus et du haut Juruâ! Ajou tons que tous ces jeunes gens, non seulement parlent portu gais, mais encore, bien souvent, plusieurs dialectes indi gènes. Un exemple pour finir. J'avais vu partir en mai 1884 deux jeunes gens, un instituteur parisien et un élève de l'école d'horlogerie de Besançon. Ils étaient, l'instituteur surtout, pâles et maladifs, et l'on considérait leur entreprise comme une pure folie. Pendant six mois on n'eut pas de leurs nou velles. Ils revinrent en mars 1885, après des fatigues et des aventures dignes du temps de la conquête, bronzés et robustes, ayant découvert dans la région des sources du Juruâ qu'ils remontaient, un seringae qui fera probablement leur fortune. Regatôes, exploiteurs des produits de la forêt, planteurs de canne ou de cacao, armateurs, commerçants, artisans : on voit que la colonie française de l'Amazone, colonie pleine de sève, embrasse déjà bien des spécialités. Il faut dire aussi qu'elle réussit parfaitement. Nous n'avons nul doute sur les magnifiques destinées qui l'attendent. Aussi l'influence intellectuelle de la France, langue, litté rature, et le reste, est-elle plus grande à l'Amazone qu'au Para. Un seul exemple peut donner la mesure de la chose : la bibliothèque de Manâos (7 000 volumes environ) compte EN AMAZONIE 79 les deux tiers de ses livrés écrits en français. Les deux tiers des habitants de la ville parlent ou lisent notre langue. VIII. — Les idées séparatistes. Un homme considérable de Para, le baron de Marajô, deux fois président de province, dans un ouvrage publié en 1883, A Ama^onia, dit ce qui suit: « La lecture des journaux publiés à Para et à l'Amazone dans ces dernières années, ne peut laisser d'impressionner celui qui connaît le caractère pacifique et résigné de la popu lation de l'Amazonie, et aussi la ténacité des Amazoniens, leur opiniâtreté dans leurs revendications, quand ils sont une fois bien persuadés que leurs intérêts ou leurs droits sont dédaignés ou sacrifiés. « Les journaux des différents Credo politiques qui divisent ces provinces, en tout adversaires passionnés les uns des autres, se retrouvent d'accord dans un seul camp : ils font campagne ensemble contre le gouvernement central, tyran des provinces amazoniennes. « Il n'y a journal, conservateur ou libéral, libre penseur ou clérical, qui, dans chacun de ses numéros, ne se fasse le champion d'une réaction contre la prédominance des pro vinces du Sud. «La façon peu bénévole, je dirai même agressive, dont fut traitée la population amazonienne par un président du con seil des ministres, qui la qualifiait de « citoyens d'arcs et de flèches, » quand il fut question de l'augmentation de la dépu- tation, et quelques articles peu réfléchis publiés par les jour naux du Sud, ont eu pour résultat de faire croire à la popu lation de l'extrême nord de l'empire, que le gouvernement et même quelques représentants des provinces méridionales considèrent la population amazonienne comme composée des panas de la société brésilienne, et seulement tenue à payer les taxes. 8o LES FRANÇAIS « De là est résultée une propagande systématique dont les forces vont toujours croissant, et qui aujourd'hui présente la question sous une forme périlleuse pour l'intégrité du Brésil : à savoir, s'il y aurait ou non avantage pour la population amazonienne à vivre de ses propres ressources, séparée du reste de l'empire. Et comme les plaintes des Amazoniens contre une centralisation excessive, une fiscalisation égoïste sont justes, que l'orgueil que leur impose la richesse et la prospérité de leur pays est légitime, il est probable qu'il fau drait peu de chose pour mettre en péril cette intégrité du Brésil, peu menacée tant que vivra l'empereur, mais, dans l'avenir, si sérieusement compromise. » L'hostilité des Amazoniens contre leurs présidents venus du Sud est à peu près constante. On ne nous envoie du Sud, disent-ils, que des créatures incapables ; et ils citent ce légen daire président de Para, José Bento da Cunha Figueiredo, qui avait dépensé des sommes énormes à bâtir des levées pour conquérir de nouvelles terres sur l'Océan, dans un pays dont les terres désertes pourraient nourrir une population trois cents fois plus nombreuse que la population actuelle. Et pourtant, disent les Amazonenses, nos provinces ne sont-elles pas à la tête du mouvement de propagande de l'instruction publique dans l'empire? Nous dépensons à Para 600 contos, et à l'Amazone 404, pour subventionner nos écoles primaires et nos collèges; et, eu égard à la proportion de la population, aucune autre province de l'empire, pas même la Cour, ni Rio, n'en dépense autant que nous. Nous ne sommes donc pas des citoyens d'arcs et de flèches, et on ne devrait pas nous traiter en colonie. Et il est incontestable que le développement du progrès est extrêmement rapide en Amazonie, et que le Sud pourrait bien d'ici à fort peu de temps être singulièrement distancé. Ils se targuent aussi, et avec raison, de la libéralité de leurs sentiments. Il n'y a déjà plus d'esclaves dans la province de l'Amazonas, et l'on en compte à peine 20 000 dans celle de Para. L'Amazonie sera depuis longtemps purgée de l'escla vage, que l'institution sera encore une question de vie ou de EN AMAZONIE 81 • mort pour le Sud. C'est qu'au Nord on a le travail des Indiens, et que rien ne pourra au Sud remplacer de sitôt le travail des esclaves. Les griefs des Amazoniens sont d'ailleurs nombreux. et sérieux. C'est une idée acceptée de tous en Amazonie, que les deux provinces du Nord sont oubliées et dédaignées par le gouver nement central et les provinces du Sud. Pendant longtemps ces plaintes ne furent qu'un murmure, on espérait qu'avec l'augmentation des revenus fournis par.la contrée au gouver nement général, celui-ci montrerait plus de sollicitude pour les provinces amazoniennes. Mais ces espérances ayant été déçues, le murmure de mécontentement est devenu une cla meur qui n'est pas sans inquiéter le gouvernement de Rio. Ce n'est pas seulement de l'abandon dans lequel ils sont laissés que sont indignés les Amazoniens, mais aussi de l'in différence avec laquelle on accueille toutes leurs réclama tions, de l'ignorance si souvent démontrée dans laquelle se trouve le gouvernement de Rio à l'égard des choses du Nord. Les tristes résultats des injustices commises, les inconvé nients de l'extrême, centralisation, déterminèrent une propa gande qui d'abord ne proclama que la nécessité urgente de la décentralisation, mais aujourd'hui ne craint pas d'afficher ouvertement ses désirs de voir se réaliser la séparation de l'Amazonie du reste de l'empire. Cette propagande, il faut le reconnaître, devient chaque jour plus active, et elle continuera sans doute, parce que les réclamations sur lesquelles elle s'appuie sont justes, parce qu'elle se base sur des faits que la population tout entière connaît et qui impressionnent très vivement la partie la plus éclairée de la population. Pour ces grands problèmes de la vie sociale du Brésil, toutes ces grandes questions, ces besoins urgents, auxquels sont consacrés les revenus natio naux, qu'est-ce que le gouvernement général a essayé de faire en Amazonie, malgré les revenus très considérables envoyés par les deux provinces à Rio? L'émigration, la civilisation des Indiens, la division et 82 LES FRANÇAIS l'acquisition des terres, l'augmentation de la représentation parlementaire, le désintéressement du gouvernement central à l'égard de l'instruction publique dans les provinces, l'ar senal de marine, l'arsenal de guerre, le manque de subven tions aux travaux publics, l'énormité des impôts comparati vement aux autres provinces, la question du contesté avec la France, sont autant de raisons qui entretiennent le mécon tentement des Amazonenses à l'endroit du gouvernement central. L'émigration. — Il est certain qu'on ne pourrait citer un seul fait, un seul ordre du gouvernement, tendant à faire affluer l'émigration pour les deux provinces du Nord. On sait que pour faire des tentatives de colonisation en Amazonie, en raison d'un climat spécial, de cultures et d'in dustries différentes, il serait nécessaire de préluder par quel ques études méthodiques. Le gouvernement central ne s'en est jamais préoccupé. Jamais des études, si rudimentaires qu'elles soient, n'ont été entreprises sur l'initiative du gou vernement central, sur la question des travaux préparatoires à faire en Amazonie. Le gouvernement central, épris avec exagération peut-être de la colonisation allemande, s'est dé sintéressé de l'Amazonie en pensant, ce qui est d'ailleurs exact, qu'elle était impropre à la colonisation germanique. Mais des immigrants de race latine, Portugais, Français, Italiens et autres, ne pourraient-ils pas s'y acclimater? Pourquoi n'y a-t-il pas introduit, comme le désirait le conseiller Cansansâo de Sinibû, des travailleurs asiatiques? Des millions ont été dépensés par le gouvernement pour favoriser l'émigration dans les provinces du Sud, et le gou vernement ne se souvient des provinces du Nord que pour leur faire payer des impôts. La civilisation des Indiens. — Qu'a-t-on fait pour la civi lisation des Indiens? On devait créer des centres indigènes, mais on n'a installé jusqu'à ce jour que des directeurs des Indiens qui auraient dû être précieux, mais qui ne sont que des sinécuristes, quand ils ne trouvent pas moyen de vivre à S-i 0 V o -a s a* o i-, o C; s m - )) 121 TONNAGE EN TONELADAS PORTUGAISES 70 507 50 826 16768 12 202 2 333 4081 l57 909 I 246 443 212 I59684 1. La tonelada portugaise est de 793 kilogr. La livre est de 459 gr. 92 LES FRANÇAIS ENTRÉS ET SORTIS Anglais . Brésiliens. .* Français Américains Allemands Portugais . Norvégiens Suédois. Danois Hollandais Belges Total. VOILIERS 64 20 40 49 26 36 10 11 12 5 2 275 VAPEURS 156 89 34 6 285 j TONNAGE ! EN j TONELADAS 171 25g «j i 119 846j 42 273 M 29 0l5-S 5 917.I ioo6oaj 3 702"! 3 307, -1 2 378 1 108 1 414 389 279 De 1878 à 1882, voici quelle a été la progression du mouvement maritime de Para, entrées et sorties réunies. | ENTRÉS ET SORTIS 1878. 1879. 1880. 1881. 1882. .1 VOILIERS 237 284 286 335 285 VAPEURS 224 241 289 260 275 TONELADAS j 395 464 457 228 5n 388 447Io5 389 249 Mouvement maritime avec la France. — La France vient au troisième rang dans le mouvement maritime de Para. ErL; 1882, elle compte 42273 toneladas, contre 171 259 pour;' l'Angleterre et 119 846 pour les ports du sud du Brésil, pour un total de 389 279 toneladas. Soit un peu plus d'un dixième du mouvement total. S£j** : • — EN AMAZONIE 9$ f" — Le mouvement maritime avec la France se fait, pour ce qui est de la navigation à voiles, par l'entremise des trois- mâts de l'importante maison Denis Crouan, de Nantes, dont l'associé au Para, M. Donatien Barrau, dirige une des plus importantes maisons de commerce de la place. A la sortie, ç^s voiliers partent avec des chargements de cacao; à la ren trée, ils apportent des conserves alimentaires. Les vapeurs appartiennent : i° à la Compagnie postale faisant le service du Canada : ils sont chargés à la sortie des produits spontanés de l'Amazone, et à la rentrée des produits manufacturés de l'Amérique du Nord et du sud du Brésil ; 20 à ^Compagnie des Chargeurs réunis, qui a créé un service circulaire, le Havre, Lisbonne, Ceara, Maranhâo, Para, Lisbonne, le Havre. Ils ont en outre accepté une subvention pour un autre service direct du Havre à Manâos, par Lis bonne et Paré. Malheureusement à l'heure qu'il est (avril i885), malgré les sympathies que les Chargeurs avaient ren contrées et les espérances qu'ils étaient en droitde concevoir, cette compagnie a abandonné ces deux lignes. Enfin 3° le petit vapeur Jeune Amiral, qui partait de Cayenne et allait chercher des bœufs à Paranahyba et à Maranhâo, touchait trois ou quatre fois par an à Para. Malheureusement il se perdit en 1884, et la compagnie emploie son successeur, le Dieu-Merci, à aller chercher les bœufs à l'Orénoque. Navigation fluviale du port de Para. - Il est difficile de oorTï Pne ^l^ CXaCte du mouve^ent maritime du port de Para avec l'intérieur. Il suffit de dire qu'en t882 ce mouvement fut fait par 52 vapeurs, dont 25 appartenant à h compagnie de l'Amazone, 7 à la compagnie deMa a" ô 20 à S32rtTneÏdrS; fi qUe C6S ^ ^^ iaU^ant » ^ 21 324 toneladas, firent ensemble 5 43 voyages, et avec quel ques barques, canots etbatelâos transportèrent ulement en aoutchouc, cacao et toucas, de l'intérieur au port de Tara le'cafutcW 6 TT ^ 9 77° ™ kil°™ P°- es toucas ' "* 7" P0Ur k CaCa° et 3 7" ^ pour 96 LES FRANÇAIS On ne peut évaluer à moins de 80 000 tonnes la quantité de produits amenés de l'intérieur au port de Para et à 120 000 tonnes la quantité d'objets manufacturés et de con sommation, ce qui porterait à 200 000 tonnes le mouvement fluvial de la ville, contre 200 000 tonnes environ pour le mouvement maritime extérieur, sommes qui en effet doivent être à peu près égales, puisque Para est l'entrepôt de l'Amazo nie et que les relations directes de Manâos avec l'extérieur sont jusqu'à présent des plus faibles. Exportations du port de Para. — Par ordre d'importance, les produits amazoniens qui constituent l'exportation du port de Para sont les suivants, avec leur valeur officielle totale pour l'année 1882 : caoutchouc, 3o 062 : 893 % 465 ' ; cacao, 3 653: 209 % 320; toucas, 606 •: 680 % 266; quin quina, 471 : 696 % 000; cuirs de bœuf, 400: 768 $ 336; produits des républiques voisines, 284 : 488 $ 56o; chapeaux de paille, 267 : 965 % 558 ; peaux de cerf, 174 : 782 % 876; colle de poisson, 156 ^37 % 282;coumarou, io3 : 387 $658; copahu, 73 : 786 % 049; piaçaba, 58 : 793 % 340; ucuhuba, 41 : 042 % 700; salsepareille, 33 : 725 % 248; ivoire végé tal, 17: 742 % 000; roucou, i3 : 272 % 776; sucre, 12 : 248 % 609 ; guarana, 11 : 390 % 2o5; café, 11 : 239 $088; barriques vides, 8 : 342^000; articles divers, 6 : 835$ 509; bois, 5 : 441 % 666; tabac, 3 : 885 $494; vieil argent, 2 : 400 % 000 ; coton, 2 : 180 % 000 ; plantes médicinales, 1 : ;83 % 600 ; peaux de capivara, 1 : 541 % 5oo ; sapucaïa, 1 : 368 % 000; vieux cuivre, 1 : o5o % 000; orchidées, 1 : 000 $ 000. Et d'une valeur de moins d'un conto de reis : eau-de-vie, cachaça, confitures, farine de manioc, tapioca, haricots, miel, objets d'histoire naturelle, os, puchiry, peaux de chèvre, racines de manaca, râpé, graines de caoutchouc, suif, savon national. Ce qui constitue une exportation d'une valeur totale de 1. Dans la numération commerciale brésilienne on compte par milreis. Le milreis, valant de 2 à 2 fr. 5o, se figure ainsi : $ Le conto de reis (mille milreis) est indiqué par un signe qui le suit, ce signe est indiqué ainsi. Nous n'avons pas cru inutile d'initier nos lecteurs à cette singulière numération. EN AMAZONIE 97 36 494 : 266 $ 744, dont 19 486 : 737 $ °9° avec les Etals" Unis ; 11 997 : 969 $ 128 avec l'Angleterre; 4 241 : 079 $ 852 avec la France; 653 : 364 $ 816 avec'le Brésil du Sud; et 115 : 115 $ g58 avec le Portugal. Soit environ 90 millions de francs, dont environ 49 pour les États-Unis, 28 pour 41 Angleterre, 11 pour la France, 1 5oo 000 francs pour le Brésil du Sud, et 5oo 000 pour le Portugal. Voici quelle est la proportion des produits exportés pour les cinq grandes nations importatrices en 1882 : Les États-Unis importent surtout du caoutchouc, pour 18 466 :404 $ 136 ; des toucas pour 3o5 : 579 $ $63 ; du quinquina pour 276 : 870 $• 000; des peaux de cerf pour 174 : 782 $ 876; du copahu pour 67 : 6S7 $ 260; du cou- marou pour 63 : 329 $ 868 ; des cuirs de bœuf pour 56 : 435 $ oo5 ; de la colle de poisson pour 22 : 236 $ 5oo; de l'ivoire végétal pour i5 : 627 $ 000; du cacao pour 10 : 146 $ 440. L'Angleterre reçoit les produits suivants :• caoutchouc, 11 259 : 738 $ r5o; toucas, 298 : 476 $ 912; colle de poisson, i32 : 2o5 $ 752; quinquina, 124 : 620$ 000; cuirs de bœuf, 73 : 123 $ 25o; piaçaba, écrit aussipia\\ava, 55 : 676 % 732; coumarou, 40 : 057 $ 790. La France importe : cacao, 3 628 : o65 $440; caoutchouc 235 : 414 % 929; cuirs de bœuf, 194 : 868 % 826; quinquina, 70 : 206 % 000. Le Brésil du Sud : Produits des républiques voisines, 281 : 200 $ 239; chapeaux de paille; 267 : 965 % 558; ucuhuba : 36 : 928 % 200; salsepareille, 3o : 317 $428. Voici quelle a été la progression de ces cinq nations de 1878 à 1882, en contos de reis : ANNÉES 1878 1879 1880 l88l 1882 ÉTATS-UNIS 4 529 6 885 9 i56 1 i345 19 486 . 1 ANGLETERRE 8 368 8778 9 399 9 777 u 997 FRANCE I 66l 4 930 2 622 3 812 4 H1 BRÉSIL DU SUD 63g 621 451 63g 653 PORTUGAL 283 i63 189 182 n5 98 LES FRANÇAIS Voici quelle a été, en contos de reis, la progression de l'exportation des principaux produits : MATIÈRES EXPORTÉES Caoutchouc Cacao Touca Copahu Colle de poisson. Coumarou Roucou Peaux de biche. Cuirs de bœuf. Piaçaba Quinquina. Chapeaux de paille. . Guarana . Salsepareille . 1878 10 I 52 I 391 534 40 90 I 25 47 343 12 180 242 58 2 5 1879 14 763 4 637 272 36 184 i5 40 59 346 59 245 3o3 24 22 1880 17 559 1 765 871 58 i38 100 25 111 383 36 221 198 44 27 1881 20 148 3 177 699 68 .57 94 26 166 38o 65 112 338 26 59 1882 3o 062 3 653 606 72 i56 io3 i3 '74 400 58 47' 267 11 33 Et voici quelle a été, en milliers de kilos, cette même pro gression : MATIÈRES EXPORTÉES Caoutchouc Cacao Touca Copahu 1878 1 777 2 699 4 792 43 Colle de poisson. . 35 Coumarou. . J 1 Roucou • j 86 Peaux de biche. Cuirs de bœuf Piaçaba. Quinquina. Chapeaux de paille. . 1 Guarana . Salsepareille . 57 1 355 114 90 85 19 27 1879 5 6o5 5 129 1 750 34 4o5 8 132 60 1 3o6 212 122 116 10 22 1880 7 977 0 J 121 5 252 3i 53 [ 36 81 6 5 7JO 123 I 10 85 20 14 1881 8 427 5 404 4 638 36 59 35 96 72 1 140 204 56 149 H 27 1882 9 624 6 293 4o33 38 63 5o 55 76 1 027 171 176 124 9 21 Fnfin les deux tableaux qui suivent, donnent le mouvement déport" tu/et par pays d'exportation en 1882, en kilogrammes. EXPORTATEURS ÉTATS-UNIS EUROPE E. Schram et O». . . • J.-C. Gonçalves Vianna et Ci» • W. Bramber et C'». . Samuel G. Pond et C'» Martins et C». Sears et C». . . • • Singlehurst Broklehurst etC" , • ..• , • Francisco Gaudencio da Costa et Filho . . Denis Crouan et Cie Paes da Costa et Cie Gonçalves Sampaio et C10 Teixeira Bastos et Irmâo Calheiros et Oliveira. . Elias José Nunes da Silva et Ci» Manoel Pinheiro et C10. Manoel José de Carvalh et C'». . . H. T. Gould . ... Paul Mouraille et C>». Divers exportateurs. Exportât, directe de Ma nâos . Stock en premières mains Totaux. 712 2l3 : 094 169 947 7°5 907 477 549 768 809 979 587 5i4 10' 955 25o 710 100 397 33o 3 480 1 170 19 oo5 10 126 23 947 34 5oo 1 424 o35 744 93° 140 359 1J2 096 i43o55 29 820 27 756 202 o58 197 113 5i3 141 52 440 72 i3o 17 260 TOTAL STOCK AU 3l DEC, 8 009 398 5oo25 33 006 20 33o 7 000 25 144 4o3 736 2 i36 248 1 83Q 099 1 088 064 1 039 573 692 823 83g 799 6i5 270 3io oi3 202 363 1492 851 870 540 72 i3o 414 590 5o 025 36486 21 5oo 19 oo5 17 126 49 09' 438 236 100 000 100 000 ' 5 000 16 000 20 000 79 000 28 000 4 000 4 000 6 000 4 235 434 233 1886 11 000 373 000 Comparaison des cinq dernières années t. 1 ANNÉES 1878. 1879. l880. l88l. 1882. ÉTATS-UNIS 3 i58 597 | 3 36p 009 3 834 27$ 4 427 "7 6 034 192 EUROPE 4 873 35i 4 507 620 4 599 482 4 38g 690 4 028 438 TOTAL 8 XJ3I 948 7 867 629 8 433 757 8 816 807 10 062 63o STOCK j AU 3l DEC. 544 000 913 000 747 000 682 000 ' 783 000 LES FRANÇAIS Importations du port de Para. — Ce qui rend impossible de faire une statistique exacte de l'importation est que, le plus souvent, les produits manufacturés ne sont pas impor tés au Para sous leur pavillon national, mais ont passé avant d'arriver en Amazonie, par deux ou trois maisons de nationalités différentes. C'est aussi, et c'est surtout parce que les importateurs ont intérêt à dissimuler la provenance des articles pour tromper l'acheteur, et la quantité pour tromper la douane, avec laquelle il y aurait cependant, à ce que disent les mauvaises langues, certains accommodements. Le démar quage des produits, l'introduction d'articles imités, falsifiés, se faisant sur une assez grande échelle, toute statistique exacte est impossible ; il faut s'en tenir à des généralités. La valeur totale de l'importation doit dépasser 60 millions de francs. Comme celle de l'exportation" atteint 90 millions, il s'ensuit que l'exportation dépasse de 3o pour 100 l'impor tation J. Voici, approximativement, la part de chacune des grandes nations importatrices : Angleterre 19 millions de francs. Etats-Unis 2 1/2 — France 9 — Allemagne 6 — Portugal 3 1/2 — L'importation du Brésil du Sud est considérable. Elle at teint dix millions de francs. Elle vient de Maranhâo, qui fournit de la farine de manioc, du riz, des volailles, des cuirs et des meubles ; de Parahyba, qui envoie du bétail, des cuirs et des peaux tannées ; de Cearâ, qui donne ses cafés ; de Per- nambuco, qui fournit du sucre, du tafia et quelques produits industriels, tels que savon, chaussures; de Bahia, dont on achète les tabacs, les cigares, les gros tissus: et enfin de Rio, qui envoie ses cafés, ses cognacs, sa bière, ses bougies, ses grosses cotonnades, ses articles de mode, ses chaussures, et des viandes du Rio Grande ou de la Plata. 1. Le commerce total de Para, en i885, a atteint, d'après M. de Santa- Anna Nery, 25o millions de francs. EN AMAZONIE io3 Genre des transactions commerciales. — Les plus forts acheteurs étant les maisons de commission pour l'intérieur et les commerçants de l'intérieur ne pouvant guère liquider leurs comptes que par des remises annuelles aux époques des récoltes, récoltes qui varient suivant les distances et les lo calités, les vendeurs doivent se soumettre à donner de longs termes, douze mois pour les marchandises sèches (fazen- das), et de six à huit pour les comestibles (estivas). Presque toujours les acheteurs exigent la date du der nier jour du mois, ou bien ils achètent ce jour-là un objet de peu de valeur, pour avoir droit à la date du dernier achat. Quand les ventes ne sont pas faites au comptant, sous es compte de 5 ou de 10 pour ioo, les vendeurs émettent des traites qui ne sont guère acceptées par les tirés qu'à la fin du mois qui suit celui de la vente. On a vainement essayé de réduire ces longs termes, cause principale des crises qui sur viennent avec une certaine régularité sur cette place tous les quatre ou cinq ans à peu près. Les ventes se font le plus souvent par des encans (leilôes), où l'on vend indistinctement des marchandises fraîches et anciennes. Ces encans ne sont pas seulement un moyen de liquidation comme cela a lieu sur les autres places, mais encore un moyen usuel de vente. Les prix qu'on obtient à ces leilôes ne sont guère rémunérateurs, mais on explique la persistance du système par la nécessité de faire du mouve ment, des affaires. Les maisons de commerce. — On a dit que l'Amazonie était une colonie portugaise, et certes il y a du vrai dans cette as sertion. Non que les Portugais inondent le Portugal de pro duits amazoniens ou l'Amazonie de produits portugais, mais tout leur passe par les mains. Ils sont bien 25 ooo dans la contrée. A Para, leur puissance est tellement bien établie que la première préoccupation des journalistes, des chefs de parti des grandes maisons, est de se concilier leurs sympathies' Ils sont extrêmement solidaires; il est difficile de ruiner une" io4 LES FRANÇAIS maison portugaise, car toutes les autres la soutiendront au besoin; au contraire, si les Portugais mettent à l'index une maison étrangère, elle n'aura qu'à se bien tenir. Leurs opé rations sont assez secrètes. Ils forment entre eux une espèce de ligue défensive et offensive. Il existait autrefois au Para deux ou trois maisons portu gaises de premier ordre, il ne reste plus aujourd'hui que la toute-puissante maison Elias Nunes da Silva. En revanche, les maisons de second ordre sont extrêmement nombreuses. La colonie dispose de très grands capitaux. Les Portugais sont les principaux actionnaires des grandes sociétés et des établissements de crédit. Enfin, presque toutes les maisons de détail sont portugaises, ne s'alimentent que chez des Por tugais importateurs quand elles n'importent pas elles-mêmes directement. Dans l'intérieur, leur puissance est encore plus grande qu'à Para. Leurs nombreuses maisons de commission y cen tralisent presque tous les produits du pays. On les trouve partout; il n'est si humble district qui n'ait sa maison por tugaise. On sait les aptitudes commerciales des Portugais, leur âpreté au gain, leur esprit économe, leur sobriété, leur sou plesse, leur habileté, et aussi leur fidélité à remplir leurs engagements. Ne tirant guère de leur pays que des conserves, ils sont obligés de demander aux grandes nations indus trielles, à l'Angleterre, à la France, aux Etats-Unis, à l'Al lemagne, l'aliment de leur commerce. Mais les Portugais sont avantageusement connus dans les divers marchés in dustriels du monde, et ils n'ont pas de difficultés à se faire avoir de grands crédits. Leur habileté et leur probité leur gagnent la confiance des grandes maisons, comme leur affa bilité et leur bon naturel la sympathie de tout le monde. Ce sont les produits de l'industrie américaine qui sont les plus appréciés en Amazonie. Et il faut dire que c'est justice. Déjà, pour nombre d'articles, les Yankees sont absolument sans rivaux. Leurs cotonnades, leur madapolam, leurs haches, sabres d'abatis sont d'une supériorité incontestable. Les Etats- EN AMAZONIE i°5 Unis apportent aussi au Para divers produits, qu'ils sont à peu près seuls à fournir à la consommation du marché, tels que farine de froment, pétrole, saindoux, maïs, papier, seaux, balais, avirons, goudron, brai, bougies stéariques, chaînes de fer, souliers, objets en caoutchouc, indiennes imitant nos indiennes françaises. Les Américains sont très actifs, font bea'ucoup de réclamé, entretiennent des agents fixes ou voyageurs pour exposer les produits américains, donner des catalogues, faire des offres. Ils ont établi à Para une sorte de bazar ou de musée qui n'est autre qu'une exposition permanente des produits de leur industrie. Depuis que les maisons portugaises se sont mises à impor ter directement, les grands importateurs américains établis à Para se sont retirés, et les deux maisons actuelles de natio nalité non américaine, la maison Samuel G. Pond et la mai son Sears, ne font guère que la commission. Grâce à leur habileté commerciale, à la facilité avec laquelle elles donnent des crédits, elles se sont assuré toute la clientèle portugaise. Les Anglais n'ont pas pu non plus, -dans l'importation, lutter contre les Portugais. Ils avaient jadis, avant la navi gation à vapeur directe entre l'Europe et Para, de nom breuses maisons d'importation dans cette ville ; mais depuis que les Portugais, facilités par des lignes de navigation à vapeur, se sont mis à aller acheter directement aux marchés producteurs, les Anglais ont dû se retirer. IL ne reste plus aujourd'hui à Para qu'une grande maison anglaise, la mai son Stnglehurst - Broklehurst, propriétaire de la Red Cross Ltne. Cette maison aussi a dû se restreindre en grande partie à la commission, opération doublement avantageuse pour elle, puisqu'elle lui donne en même temps du fret pour ses vapeurs Grâce à ses grandes ressources, aux larges con ditions qu'elle fait, à une grande tolérance à l'égard des mfZlT r'tar?' fUe 3 SU ?'aSSUfer une ^orme.clientèle. Elle est à la tête de l'importation de la place. I-XVT* TiST anglaiS6' Ja maison Gunstonet C-. à la tête de la « Boo.h Line, » manœuvre dans le même sens" io6 LES FRANÇAIS Les deux maisons vivent en bonne harmonie et sont étroite ment alliées contre les Chargeurs réunis, en qui elles voient leurs plus redoutables concurrents. Les Anglais essayent sur cette place de substituer leurs indiennes aux nôtres et réussissent assez bien. Cette concur rence anglaise est, pour nous, bien plus redoutable que celle des Allemands, qui n'ont encore ni les nécessités de grande production, ni les immenses débouchés, ni le génie indus triel de nos voisins d'outre-Manche. Les Anglais ont aussi deux banques à Para. Enfin, ils sont les propriétaires de la puissante compagnie fluviale de l'A mazone, très prospère et donnant de fort beaux div'dendes1 Les Anglais sont, en somme, avec les Portugais, les plus puissants dans la contrée. Tout en sachant s'en tenir au rôle d'exportateurs et de commissionnaires, ils ont su s'emparer de la navigation, de la suprématie financière et de l'influence politique. Les deux tiers, à peu près, de l'importation française sont faits par les Portugais et les Anglais. En tête des maisons françaises, il faut citer l'importante maison Denis Crouan et Cie, qui occupe sur la place de Para une situation prépondérante par ses achats de cacao qui englobent la majeure partie de la récolte, par ses capitaux, par la situation morale où elle a su se placer. Citons aussi l'agence Robert, de Nantes, représentée par Denis Cullerre et Cie, et la maison Mouraille, qui s'occupe spécialement de transit pour le Pérou et dont le siège principal est à Iquitos. A Para, comme partout, les magasins de détail et de petite industrie sont le triomphe des Français. Nous voyons à Para nos compatriotes à la tête de nombreux petits magasins prospères, de modes, de vêtements confectionnés, de mo distes, d'horlogers, de bijoutiers, de mécaniciens, de teintu riers et de deux salons de coiffure. Les maisons allemandes sont en plus grand nombre sur la place de Para que celles des Anglais, des Américains et des i. Elle a donné jusqu'à 60 pour 100. Aujourd'hui (188G), elle est en grande baisse. EN AMAZONIE 10g Français. Cela tient à ce que leurs fabriques et leur pays sont moins visités par les Portugais. Les maisons allemandes ne font également que la commission. Leurs produits arrivent surtout par les navires anglais. Ces produits sont une falsification en grand de nos articles français. Inférieurs, lhais meilleur marché, ils se substituent peu à peu aux nôtres, avec lesquels on les confond. Banques. — Indépendamment des grandes maisons de la place qui font presque toutes quelques opérations de banque, il existe à Para cinq établissements financiers : le Banco co- mercial, le Banco de Para, le New London and Braçilian Bank (succursale), YEnglish Bank of Rio de Janeiro (succur sale), et le Banco dePortugal. Le Banco comercial est au capital de 2 000 contos, capital réalisé. Ses actions émises à 100 $ sont aujourd'hui cotées à 140 $, C'est le Banco comercial qui fait le mouvement d'affaires le plus considérable. Les taux actuels de son escompte sont, pour les effets n'ayant que quatre mois à courir, 9 pour 100; six mois, 10 pour 100; huit mois 11 pour 100. Cette banque cautionne en outre les documents de la place contre tirages à quatre mois de. date. Elle ouvre des comptes courants à découvert, mais avec garanties. Elle reçoit de l'argent en comptes courants "libres au taux de 3 pour 100, et à échéances fixes au taux de 4 pour 100. Elle tire sur toutes les places en rapport avec la contrée. Le Banco de Para est au capital de 1000 contos divisé en actions de 100 $. 25 $ seulement ont été versés par action et I action avec cette entrée du quart est aujourd'hui à 45 *' Cette banque est très prospère et a un immense crédit. Avec 1SJA° T°C' Clle SUffit à Un mouve™nt. d'affaires très considérable. Ses opérations et ses taux d'escompte sont les mêmes que pour la précédente. Seulement, elle paye plus an^^^fT0 COmerdal P°Ur rarSent ** 1^ -t'confi u tro" ielanCnC°merdaIne Paye *™ 4 F** «ooJuïL quà trois mois, elle paye 5 pour , 00 jusqu'à huit, et 6 no LES FRANÇAIS pour ioo jusqu'à i 2, ce qui contribue à faire affluer l'argent chez elle. La succursale que la New London and Brazilian Bank a établi à Para fait beaucoup moins d'affaires que les deux précédentes banques. Il en est de même de l'English Bank of Rio-de-Janeiro. Le Banco de Portugal est une agence qui limite ses affaires entre le Portugal et Para. Son mouvement est assez important. CHAPITRE IV DE L'ÉMIGRATION FRANÇAISE DANS LES PRAIRIES DE L'AMAZONIE Beaucoup seront étonnés d'entendre parler de l'installation de colons européens dans les Prairies de l'Amazone. Je dois déclarer tout de suite que je suis cependant un partisan convaincu de l'installation de colons européens dans les Savanes de l'Amérique équatoriale. Je verrais avec plaisir quelques milliers de nos compatriotes aller faire de l'élevage et des cultures industrielles dans les prairies des bords de l'Amazone. J'ai vécu quatre ans dans cette contrée. Les deux premières années dans les bourgades du littoral, et les deux dernières dans l'intérieur, entre l'Atlantique et le Rio-Negro. Je suis même resté neuf mois tout seul, sans le moindre Apatou, chez les sauvages du centre, entre les sources du Rio-Branco et celles du Trombeta. C'étaient des sauvages bien authen tiques: aucun d'eux n'était vêtu, nul ne parlait d'autre idiome que le dialecte de sa tribu, ils n'avaient jamais vu de blancs. De juillet 1884 à mars i885 j'ai vécu, parlé et même pensé comme les Indiens. Je m'étais mis complètement dans la peau d'un sauvage. Tous ces voyages, toutes ces aven tures, ces cinquante mois de séjour, m'avaient mis à la tête d'un assez joli capital de maladies du pays; fièvres de toutes sortes, eczémas, gastrites, affections du foie. — Ce noviciat ne LES FRANÇAIS me donne-t-il pas le droit de parlerde l'Amazone et de soncli- mat? Eh bien, ce climat n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air, puisqu'il ne m'a pas tué, moi qui, pendant quinze cents jours de suite, l'ai défié comme à plaisir. L'émigration européenne dans les prairies de l'Amazone n'est encore qu'un projet, il est vrai. On peut même ajouter que ce projet n'a pas encore reçu de commencement d'exé cution. Mais c'est un projet qui passionne l'opinion à Paré à Manâos ; un projet en vue duquel de grandes sociétés amé ricaines, anglaises et surtout allemandes sont en train de se constituer. Aujourd'hui, partout où. il y a une opération coloniale quelconque à entreprendre, on est sûr de trouver les Alle mands à l'avant-garde des concurrents. C'est donc d'un projet pour lequel les provinces de Para et de l'Amazone vont voter, d'un jour à l'autre, des millions, d'un projet qui va amener la formation de sociétés alle mandes, anglaises, américaines, à capitaux énormes; d'un projet dont il ne nous est pas permis de nous désintéresser, que j'ai l'honneur d'entretenir mes lecteurs. Nous avons d'autant moins le droit de dédaigner les opérations qui se préparent, que c'est sur nous que comptent les provinces, que c'est nos émigrants qu'elles demandent. Il faut bien savoir que si nous n'arrivons pas au premier rang dans les importations et exportations de la contrée, nous sommes certainement (pourquoi le cacherais-je?), de toutes les colonies étrangères, la plus sympathique, et de beaucoup, aux populations de l'Amazonie. Avant de parler de mes Prairies, je reviendrai sur cette question tant controversée du climat des Guyanes et de l'Ama zone. Je la traiterai uniquement au point de vue de la prise de possession du sol par le travailleur européen. Ce n'est pas le climat qui a fait échouer les entreprises de colonisation en Guyane. Parfois, dans certaines circons tances spéciales, le climat a pu être un agent concomitant, il n'a jamais été l'agent principal des désastres. Prenons, par exemple, l'expédition de Kourou en 1763. Les colons sont EN AMAZONIE "5 morts parce qu'ils n'ont trouvé ni dessèchements, ni défri chements, ni voies de communication, ni baraquements, ni approvisionnements. Le directeur de l'entreprise, bien que frère du grand Turgot, n'était malheureusement qu'une très galonnée médiocrité. Le chevalier Turgot faisait monter sur les plages désertes de Kourou des maisons de jeu, des ma gasins de patins, un théâtre pour jouer l'opéra comique. Par surcroît de malheur, le gouverneur de Cayenne était un ennemi personnel du chevalier. Même à la fin, alors que les émigrants mouraient tous les jours par centaines, le gouver neur refusa invariablement de secourir ces malheureux, pour se réserver le triste plaisir de convaincre son rival de mala dresse. Voici donc l'explication du grand désastre de la Guyane, de cet épouvantable désastre de Kourou à partir duquel la colonie a été à jamais perdue de réputation. Ni dessèche ments, ni défrichements, ni baraquements, ni voies de com munications, ni approvisionnements; et de plus, et surtout, des agents incapables ou coupables. Le climat a-t-il aussi con couru au désastre? Oh sans doute! Cette chaleur extrême de la plage guyanaise a été funeste aux émigrants malades, comme, aussi bien, l'eût été le froid. Mais dans quelle me sure le climat a-t-il contribué à la ruine de la colonie? Au mois de juillet 1882, miné par les fièvres intermittentes, complètement anémié, sans appétit, sans forces, jaune, des séché, je voulus rentrer en France. On me conseilla d'aller passer quelques mois sur la côte. Je partis, bien sceptique, et me rendis à ce même Kourou, moins dans l'espoir de me guérir que dans le but d'y étudier le sinistre épisode de 1763, Je vécus deux mois dans la commune, errant au hasard chez les nègres, du pénitencier aux placers, de la mer aux mon tagnes; etaubout de deux mois, les couleurs, la santé, la joie de vivre m'étaient revenues. Et aujourd'hui que des secousses violentés ont déséquilibré mes forces vitales, m'ont jeté dans un nervosisme aussi funeste à la santé du corps qu'au repos de l'esprit, je suis certain que si je pouvais aller jouir de trois mois de paix profonde sur ces rives riches et belles qui 8 i,4 LES FRANÇAIS enceignent l'anse de Kourou, j'y retrouverais cet état de calme mental et de bien-être physiologique que j'ai perdu là-bas, dans les déserts du Centre, quand je me suis fait Indien. Est-ce à dire que leclimat soit complètement inoffensif pour l'émigrant? Non; le climat de la Guyane présente plusieurs impedimenta à la colonisation européenne. Ce n'est guère de la chaleur que souffre le colon blanc, la chaleur est très supportable. Aussi bien n'est-il pas néces saire de travailler là-bas douze ou quinze heures par jour pour se procurer l'aisance. Six heures, les heures fraîches, de six à neuf et de trois à six, suffiraient largement au colon intelligent. Les insolations, qui peuvent nécessiter quelques précautions sur certains points de la côte, sont inconnues dans l'intérieur. Dans ce climat, le grand ennemi de l'Européen et même de l'Indien et du Nègre, c'est l'humidité. L'humidité est la mère des fièvres. Mais on ne les prend pas toujours ces fièvres, et puis on n'en meurt pas. Je les ai gardées dix- huit mois, et elles ne m'ont jamais empêché de marcher. Elles minent petit à petit, tuent à petit feu, momifient, parchemi- nent leur victime. Mais il y a des préservatifs et des curatifs, Un colon n'est pas un explorateur. S'il a la fièvre, il se trai tera, guérira, et il sera vacciné. Je vous assure qu'à l'heure qu'il est, je préférerais avoir les fièvres intermittentes qu'une fluxion de poitrine. Malheureusement, il y a d'autres fièvres plus graves que les fièvres ambiantes du pays. Ce sont les fièvres provenant des défrichements, dessèchements, ouvertures de routes ; en un mot, de tous les travaux préparatoires à la colonisation. Quand il est employé à ces travaux, l'Européen meurt vite. Ah ! si nous pouvions y employer les nègres qui résistent beaucoup mieux que nous aux émanations palustres. Je veux seulement attirer votre attention sur deux choses. D'abord, c'est que la nécessité impérieuse de l'émigration deviendra d'ici à peu pour les nations de l'Europe occiden tale une des formes les plus passionnantes de la question EN AMAZONIE u5 sociale. Ensuite, c'est que les travaux préparatoires, sans les quels il n'y a pas de colonisation possible, comportent une mortalité très forte. Quelles sont les victimes que vous des tinez au Minotaure? — Je vous prie de réfléchir sur ces deux points. Si toutes les nations civilisées se lancent aujourd'hui d^ans la colonisation, l'Allemagne en tête, avec une véritable impétuosité, ce n'est point parce que la colonisation est à la mode, c'est parce que les débouchés commerciaux et ethni ques sont devenus pour les Occidentaux une nécessité vitale. Ce qui nous obligera à établir, après les principes généraux de la politique extérieure, les principes généraux de la politique ethnique. Acceptant avec moi cette nécessité fatale de la création, de débouchés ethniques, cette autre nécessité fatale de tra vaux préparatoires qui coûteront peut-être un homme à l'hec tare, en attendant que nous choisissions pour les immoler au monstre les tristes victimes dont je viens de parler, que pen seriez-vous de terres chaudes (il n'y a plus guère de terres tem pérées disponibles), que penseriez-vous de terres chaudes où il n'y aurait pas d'humidité, où il n'y aurait à faire ni dessèchements ni défrichements; où, par conséquent, les travaux préparatoires ne coûteraient presque rien en argent, presque rien en hommes? Voici qui me ramène à mes Prairies. Les Amaztoniens ne sont pas, pour la plupart, de grands philosophes, ni de grands économistes, mais ils ont une qualité : ils connaissent un peu leur pays et le connaissent pratiquement. Ils savent que l'on meurt dans les dessèche ments et les défrichements de la forêt vierge, et que dans la prairie, le campo, il n'y a rien à défricher ni à dessécher. « La terre des Tropiques, dit un proverbe local, n'est pas méchante, elle se défend quand on l'attaque, et alors elle tue. » Je trouve pourtant à ce proverbe deux défauts de cui- rasse. L'Equateur se défend sans être attaqué, l'humidité ambiante donne les fièvres à l'Européen, fièvres peu graves il est vrai, mais qui débilitent toujours plus ou moins' D autre part, il est des terres tropicales sans humidité par n6 LES FRANÇAIS suite sans fièvres à la surface, des terres où l'on peut cultiver sans dessèchements ni défrichements, et où par suite on ne connaît pas les fièvres que j'appellerai profondes, les fièvres mortelles. Par un exemple, j'explique ce que je veux dire. Ici c'est la forêt vierge: vous y jetez 25 ooo blancs qui as sainissent, défrichent, font des routes. Dans dix ans il ne vous restera pas 5 ooo de vos préparateurs. A côté, c'est la savane: de vos 25 ooo travailleurs, au bout de dix ans, il vous restera toujours bien 20 000 individus pour le moins. La mortalité sera toujours forte chez les premiers travail leurs européens de Guyane, même en prairie. Mais dans les prairies la mort ne sera en somme que l'exception, tandis que dans les forêts elle sera la règle. Sans doute il vaudrait bien mieux transformer du jour au lendemain, par quelque opération magique, la situation morale et matérielle du sort du plus grand nombre, et faire de notre vieille Europe, fati guée et découragée, une terre de bonheur universel, une immense abbaye de Thélème. Mais qui trouvera la panacée introuvable? En attendant, j'entends les Amazoniens qui vous disent: « La solitude nous pèse, il y a beaucoup de bonnes terres dans nos déserts, venez à nous, vivre heureux en travaillant peu. » Quelles sont-elles donc ces prairies de Guyane, ce véritable Eldorado de la contrée où l'air est sain, le ciel clément, la terre fertile et sans poisons? Dans les profondeurs de cette immense forêt vierge qu'on appelle l'Amérique équatoriale, au sein de cette région des ombrages éternels, dans ce gigantesque laboratoire où la chaleur humide compose et décompose incessamment mille espèces végétales et animales inconnues, le voyageur étonné arrive parfois, après que les lunes ont succédé aux lunes dans son voyage, à de grandes étendues gazonnées, vides d'arbres, pleines de brise, de lumière et d'horizons. C'est la prairie. La terre y est sèche et rocailleuse, la nuit presque froide, le soleil de midi très chaud. Des broussailles qui vivent çà et là, des palmiers qui se sont mis en rangs sur EN AMAZONIE 117 les bords des ruisseaux, de hautes montagnes boisées dont les lignes bleuâtres estompent l'horizon lointain, de majes tueuses roches nues, noires et brûlantes sousle'ciel enflammé: toutes ces beautés reposent l'oeil du voyageur, fatigué de cet interminable grand bois obscur, puant, monotone et triste c^ui pesait si lourdement sur la respiration et la pensée. Il faut avoir marché des jours après des jours, des semaines après des semaines, des mois après des mois, dans le sentier douteux de l'Indien, au sein des profondeurs mystérieuses des forêts de Guyane, pour comprendre la différence inex primable qui existe entre ces deux mondes si voisins, celui de la prairie et celui de la forêt. Le soleil et la lumière rér jouissent le cœur de l'homme. Mais comment dépeindre la tristesse qui nous envahit dans ces grands bois sinistres, muets le jour et horriblement bruyants la nuit, que le soleil n'a jamais pénétrés, où les sentiers sont des coups de sabre donnés sur les arbres, où l'on marche vite, courant derrière ses guides eux-mêmes assombris, étant comme un vaincu et un prisonnier entre les rangs pressés de l'armée immobile et innombrable des géants végétaux? Jamais mes sauvages n'en traient dans la prairie sans pousser des cris de joie, sans enton- nerquelque chant mystique de reconnaissance et d'allégresse. Pense-t-on que cette considération esthétique de la noble beauté de la prairie soit absolument indifférente à Immigrant? Pour moi, je ne le crois pas. J'ai toujours trouvé les colons établis dans le campo plus actifs et plus heureux que ceux établis dans les défrichements de la forêt. Il y a dans ces épaisses masses de verdure qui se prolongent à l'infini autour du jardinet de la maison sylvestre, je ne sais quoi qui décou rage et qui attriste. L'œil aime à sonder l'espace. Le colon se sent bien plus libre au sein de la grande plaine qui l'invite à voir, à parcourir, à prendre possession, que perdu, replié sur lui-même, dans un petit coin de la forêt infranchissable. .itllif î a < Ch0h " qU'U connaisse, il est certain qu'il s établira dans le campo, sur la petite bordure boisée de quelque igarapé, et qu'il ne songera nullement à aller faire agriculteur au milieu du matto gérai. se 11 8 LES FRANÇAIS Donc, en premier lieu, la prairie sourira au colon euro péen, tandis que la forêt l'effrayera toujours un peu. Et que l'on ne pense point que ce soit là une considération indiffé rente ou fantaisiste. Pour le colon comme pour tous les hommes, la première impression est presque toujours déci sive. En second lieu, la fièvre ambiante n'existe pas dans les savanes. Les campos de Guyane où l'on rencontre déjà quel que population; ceux de l'Apurema au sud des terres du Cap de Nord, ceux d'Obidos, dans le Bas-Trombeta, ceux du Takutu et de l'Uraricuera au Rio-Branco, sont connus pour être des régions parfaitement saines. Troisièmement, le colon, ou la compagnie d'émigration, ou les provinces intéressées, n'auront pas à s'occuper de tra vaux de drainage ni de dessèchement. La prairie n'est pas comme la forêt une terre en formation, moitié terre et moi tié eau, un marais en croissance, non; la prairie est une terre achevée où il n'existe ni marais, ni pantanos ni ingapos, où tout est terre ferme, rivières courantes ou lacs d'eau vive. Les dessèchements et défrichements qui, dans la forêt vierge, coûteront certainement par kilomètre carré plusieurs mil lions de francs et plusieurs milliers d'hommes, n'existeront pas dans la prairie, où, par suite, le colon aura la terre à meilleur marché et ne sera pas exposé à des maladies graves. Enfin, en quatrième lieu, les défrichements se font dans des conditions différentes. D'abord, le colon des prairies sera avant tout un éleveur, ce qui ne l'obligera pas à iemuer la terre. Ensuite, la plupart de ses cultures industrielles, café, cacao, tabac, se contentant de terres légères, pourront être faites en pleine savane, sur le versant herbeux de quel que coteau bien arrosé. Il n'aura donc à faire de défriche ments que pour quelques cultures qui exigent des terres assez fortes, telles que le maïs, le manioc, les légumes. Et pour cela il n'aura qu'à arracher un hectare de ces arbustes qui poussent dans les campos sur le bord des petites rivières. Dans ce cas, il s'agit de défricher une garenne faiblement MÉTIS D'INDIEN ET DE BLANC. (D'après les croquis de l'auteur). 11 8 LES FRANÇAIS Donc, en premier lieu, la prairie sourira au colon euro péen, tandis que la forêt l'effrayera toujours un peu. Et que l'on ne pense point que ce soit là une considération indiffé rente ou fantaisiste. Pour le colon comme pour tous les hommes, la première impression est presque toujours déci sive. En second lieu, la fièvre ambiante n'existe pas dans les savanes. Les campos de Guyane où l'on rencontre déjà quel que population; ceux de l'Apurema au sud des terres du Cap de Nord, ceux d'Obidos, dans le Bas-Trombeta, ceux du Takutu et de l'Uraricuera au Rio-Branco, sont connus pour être des régions parfaitement saines. Troisièmement, le colon, ou la compagnie d'émigration, ou les provinces intéressées, n'auront pas à s'occuper de tra vaux de drainage ni de dessèchement. La prairie n'est pas comme la forêt une terre en formation, moitié terre et moi tié eau, un marais en croissance, non; la prairie est une terre achevée où il n'existe ni marais, ni pantanos ni ingapos, où tout est terre ferme, rivières courantes ou lacs d'eau vive. Les dessèchements et défrichements qui, dans la forêt vierge, coûteront certainement par kilomètre carré plusieurs mil lions de francs et plusieurs milliers d'hommes, n'existeront pas dans la prairie, où, par suite, le colon aura la terre à meilleur marché et ne sera pas exposé à des maladies graves. Enfin, en quatrième lieu, les défrichements se font dans des conditions différentes. D'abord, le colon des prairies sera avant tout un éleveur, ce qui ne l'obligera pas à iemuer la terre. Ensuite, la plupart de ses cultures industrielles, café, cacao, tabac, se contentant de terres légères, pourront être faites en pleine savane, sur le versant herbeux de quel que coteau bien arrosé. Il n'aura donc à faire de défriche ments que pour quelques cultures qui exigent des terres assez fortes, telles que le maïs, le manioc, les légumes. Et pour cela il n'aura qu'à arracher un hectare de ces arbustes qui poussent dans les campos sur le bord des petites rivières. Dans ce cas, il s'agit de défricher une garenne faiblement MÉTIS D'INDIEN ET DE BLANC. (D'après les croquis de l'auteur). EN AMAZONIE 12! enracinée dans une terre sèche; dans le premier, au contraire, il s'agissait de détruire une vieille forêt inonde'e. Pour résumer, on voit que la colonisation en prairie est infiniment moins périlleuse, moins pénible et moins'coû teuse que la colonisation en forêt. La mortalité y serait peut- êtje de 5 pour 100 par an contre 5o en forêt; la dépense, de 5 000 francs par lot de 200 hectares contre 5o 000 dans la forêt vierge. Ces chiffres me paraissent assez près de la vérité. Je parlais tout à l'heure des campos de l'Apurema, d'O bidos et du Rio-Branco. J'ai longtemps séjourné dans ces districts, surtout dans le premier et le dernier. Je connais tout le monde au Rio-Branco et à l'Apurema, et si les habi tants de ces deux territoires se trouvaient en ce moment devant nous, je pourrais les faire venir les uns après les autres et leur dire à tous successivement: «Toi, tu t'appelles un tel et demeures en tel endroit.» Eh bien, dans ces campos il y a un commencement de colonisation. La population n'est pas européenne et se compose en plus grande partie de mamelukos (métis de blancs et d'Indiens). Mais on y trouve déjà aussi quelques blancs, blancs brésiliens, portugais vénézuéliens. Blancs et métis jouissant de l'aisance et de la santé ils sont heureux. Leur passion est de parcourir à cheval leurs étendues, habitude qui leur donne un air mâle et her que je n'ai jamais connu au mameluko des forêts Ce commencement de colonisation est réellement prospère vliYel"?nm,ul 1 SC T^ PaS d3nS Ies trois dist™s comnÏ UfS 6t dC 5 °00 Ch6VauX- Aujourd'hui je compte environ 17000 chevaux et 85 000 bœufs ainsi ToTl T*"0' 25 °00 bœufS' 5 °00 ^evaux ;ObiI 5OO0O bœufs, 10000 chevaux; Apurema, 10000 bœuf Doo chevaux Et cela pour un petit nombre d'individu ' 5 fazendas (fermes) au Rio-Branco, 60 à Obidos ,5 à u RioTir ™ W"1 **»* de ' °°° ™ au Rio-Branco, 2 000 à Obidos, 200 à l'Apurema. Ces orai n s s'étendent dans le haut Rio-Branco, du Ma ri au Cuyuini, duCute Auari *t Au M :_,. '.. " ia,an au Cuyuin,, <. Cuhe Aua, ^uZ^XZZl sur LES FRANÇAIS environ i 5o ooo kilomètres carrés ; dans la région d'Obidos de Faro sur le Jamundâ à Macapâ, longeant la rive gauche de l'Amazone, sur environ 5o ooo kilomètres carrés; et dans la région de l'Apurema, de Macapâ à l'Oyapock, longeant les terres du Cap de Nord et la mer sur une étendue à peu près égale. Dans ces trois districts il y aurait sans aucun doute immédiatement place pour plus de 120 000 familles. Et dans l'avenir, ces prairies pourraient aisément nourrir une popu lation de 25 millions d'habitants avec autant de têtes de bétail. Laissez-moi vous esquisser la vie actuelle de ces popula tions mamelukas, très sympathiques assurément, bonnes, douces, heureuses, et pourtant assez fainéantes. Etant donné l'état de bien-être que se procurent en travaillant une heure ou deux par jour ces populations peu actives et peu indus trieuses, vous jugerez de l'aisance que pourrait conquérir là-bas une laborieuse famille d'Européens en faisant des journées de cinq à six heures. Je répète qu'étant donné le climat, le milieu et le genre de travail, le Blanc n'a rien à craindre pour sa santé. Le Caboclo (ou mameluko) a peu de besoins. Dans la forêt, pour manger, il cultive sa roça ', chasse et pêche; pour acheter son linge, son mobilier rudimentaire, il faut un peu de caoutchouc. Le Caboclo des prairies vit un peu mieux tout en travaillant moins. Dans les fazendas, la viande de bœuf, fraîche, séchée ou salée, forme la base de l'alimentation. C'est le plat de tous les jours, cela finit même par devenir monotone, mais enfin est-ce une nourriture saine et fortifiante. Leur bétail fournit encore le lait, qu'ils apprécient fort, en dépit de ce qu'en dit Agassiz, qui, il est vrai, n'alla jamais dans les prairies; le fromage, qu'ils font assez bon; le beurre, dans la fabrication duquel ils sont peu expérimentés. On trouve aussi dans toutes les fermes des porcs et des moutons. Aux ressources de cette alimentation animale il faut ajouter celles de la chasse et de la pêche, qui sont très grandes dans la prairie. 1 Roça, abatis, défrichement cultivé. EN AMAZONIE Iî3 Les fazendeiros cultivent le maïs, qui donne de trois à quatre récoltes par an et dont la farine peut, sans inconvé nient, remplacer celle de froment pour l'Européen; le manioc, d'où ils tirent de la farine, des espèces de galettes appelées beijûs ou cassaves, et le tapioca; le riz, qui pousse à l'état sauvage dans plusieurs districts de la contrée, les ignames, les patates douces, le manioc doux (macachera), les bananes, les ananas, les papayes, et cent fruits accessoires que je n'énumérerai pas ici. De même que le maïs, le manioc, le riz remplacent le pain, le café remplace le vin. On boit du café dix fois, vingt fois par jour chez les Caboclos des prairies de Guyane. Cela leur est d'autant moins coûteux qu'ils récoltent tous une quantité assez considérable d'excellent café. Si l'on veut du vin, de la farine de froment, d'autres dou ceurs, on les fait venir de Manâos, de Para, de Cayenne ou des bourgades intermédiaires. Ces produits reviennent au colon des prairies à deux ou trois fois leur prix d'Europe. Si notre colon travaillait en vue de bénéfices, soit le café, soit le cacao, soit le tabac, cultures qui constituent plutôt un passe-temps qu'un travail véritable et qui, par conséquent, ne le fatigueraient pas beaucoup, il est bien certain que tout en se payant le pain, le vin, un certain confort que, pauvre ouvrier ou paysan d'Europe, il n'avait probablement jamais connu, au bout de dix années de travail à six heures par jour, il aurait acquis, non pas la fortune, mais une solide aisance avec quelques titres de rente en portefeuille. Le chef de famille laborieux qui émigré ne doit pas rêver pour lui la fortune rapide, ce serait folie, mais seulement la transforma tion de sa situation douloureuse de manouvrier misérable en celle de propriétaire à son affaire, ayant son titre de posses sion sur parchemin et des économies dans son coffre. Déjà j'avais vu, au Rio-Branco, à Obidos, à l'Apurema, des familles portugaises qui venaient chercher dans ces déserts la grande liberté et le solide bien-être. Toujours entreprenant et audacieux, cet illustre petit peuple qui fut si grand jadis, au siècle où il découvrait l'Inde, l'Afrique et i24 LES FRANÇAIS l'Amérique et essayait de s'approprier tous ces mondes loin tains ! Il y a dans cet exode actuel en Amérique, dans cette instal lation dans les solitudes de nos prolétaires et de nos ennuyés autre chose qu'une opération économique ou financière, il y a un haut enseignement philosophique. Voyez-les ces fatigués de l'Europe. Sur la lisière de la forêt, sur la plage de quelque grand cours d'eau, s'élève l'habitation de l'homme libre. Le bateau qu'il a construit lui sert de trait d'union avec la civilisation des villes. Sa hache et son fusil sont pour lui le palladium de la liberté infinie et de la richesse prochaine. En amont, en aval, dans les clai rières, sont les demeures- de ses voisins, comme lui fils révoltés de l'Europe marâtre, et comme lui régénérés parle baptême des solitudes. Et toutes ensemble, ces familles d'hommes nouveaux luttent en chantant pour la conquête de la richesse. La richesse et l'indépendance constituent le souverain bien. Et que sont les richesses toujours mesquines et tou jours précaires que le travailleur d'Europe recevra si le hasard le favorise, pour prix d'une vie de luttes et de priva tions, à côté des richesses illimitées que la liberté des grands espaces et des pays nouveaux invite à conquérir? Les forêts exploitées, les essences précieuses vendues, les troupeaux paissant dans les savanes, les cultures grimpant des plaines sur les coteaux : c'est le château qui rem place la ferme, le bateau à vapeur qui remplace l'humble ca not, de nombreuses et puissantes machines prêtant le secours de leurs muscles d'acier au planteur et à ses enfants. Jadis simple soldatde l'armée des malheureux, l'homme hardi finira ses jours dans les jouissances infinies de la liberté sans res triction et de la richesse qui ne compte pas. Et ses enfants, libres et vigoureux citoyens des déserts fécondés et des fleu ves soumis, seront des heureux et des hommes à l'âge où il n'était lui-même qu'un pauvre petit fonctionnaire nécessiteux et effaré ou un manouvrier misérable vivant de privations dans le désespoir. EN AMAZONIE iz5 Il m'est difficile de parler sans une certaine émotion de ces splendides prairies de la Guyane, où, bien que tout seul avec des sauvages, souvent sans nourriture, les pieds en sang, la tête en feu, j'ai vécu, en somme, mes seules heures vrai ment heureuses. Vous me demanderez pourquoi ? Je n'en $§is rien. Et pourquoi le renégat de Chateaubriand avait-il trouvé le bonheur à s'enfoncer au galop de sa jument rapide dans ces déserts d'Egypte où ne vivent que la soif et la faim? — De plus, en regardant avec moi ce million d'Européens qui fuient tous les ans l'Europe pour aller s'établir en Amé rique devenue un autre Chanaan, ne trouvez-vous pas qu'il y a là un phénomène grandiose et étrange, gros de change ments et de révolutions pour l'avenir matériel et moral de l'humanité. Après quatre années de Guyane, quatre années pendant lesquelles j'ai vécu la vie blanche, la vie nègre et la vie in dienne, quatre années qui m'ont valu de m'assimiler com plètement au milieu, je me demandai ce que je pourrais bien offrir à mon pays comme cadeau de bienvenue. Je lui donne les prairies de l'Amazone. Ces prairies sont des terres saines fertiles, inoccupées, et constitueraient un excellent débouché pour le trop-plein de nos malheureux. Les travaux prépara toires à la colonisation y seraient presque nuls, la mortalité des travailleurs assez faible. Or, s'il est vrai que nous ayons toujours de temps à autre des crises industrielles, que 1 emigranon soit toujours considérée dans certaines circons tances comme un excellent remède économique, comme un exutotre nécessa re, au cas où les émigrants demanderaient des consens sur la route à suivre, on pourrait alors leur n diquer entre autres destinations, les prairies de l'Amazone ParâVu ceilde* [7 * ^ VmaM* P-inciale du £arâ ou celle de 1 Amazone, peuvent faire des contrats avec des compagnies d'émigration, contrats dans lesquels es a semblées stipuleront l'établissement des colons dans les cam pos de la contrée. Les agents de ces compagnieTd'TmZ' tion peuvent venir chez nous. Peut-être mLt „ i ,.8. I25 LES FRANÇAIS ment à leurs contractants des émigrants français. Quelle conduite tenir vis-à-vis des recruteurs? Il est bon que les so- ciétés savantes, le gouvernement, le public, soient informés. C'est pour cela que j'ai tenu, naguère, à entretenir des prai ries de la Guyane notre chère Société de Géographie com merciale. Ni Schomburgk, ni Crevaux, ni Wiener, ni aucun des voyageurs en Guyane n'ayant visité la région des prairies, il était de mon devoir, devenir l'entretenir de cette question, intéressante à cause de son actualité. CHAPITRE V L'AMAZONIE CONTESTÉE ENTRE LA FRANCE ET LE BRÉSIL Il y a là une nouvelle colonie dont il s'agirait pour la France de faire l'acquisition. Le moment est peut-être mal choisi pour parler de nouvelles opérations coloniales. La politique de ce qu'on appelle le recueillement est tout à fait à l'ordre du jour. L'opinion publique, assure-t-on, demande clairement que la France s'enferme dans une épaisse muraille de la Chine, avec une seule petite lucarne ménagée sur le Rhin. Aussi n'entends-je point partir en guerre, faire manœu vrer des flottes, dégarnir la frontière de l'Est, demander de nouveauxcrédits auxChambres. Il ne s'agitpas de refaire ail leurs la campagne du Tonkin. Tout au contraire, il s'agit de rendre à jamais impossible, sur une des frontières de notre empire colonial, une complication qui pourrait avoir les suites les plus graves. Ma nouvelle colonie est colonie française depuis environ deux cents ans. Non pas que nous en soyons à revendiquer sur elle, comme sur tel territoire africain, des droits diplo matiques plus ou moins contestables, droits formellement niés par quelque redoutable armée d'anthropoïdes belli queux : non. C'est simplement un vaste et beau territoire où l'on ne trouve ni Hovas, ni Pavillons-Noirs, ni influences ia8 LES FRANÇAIS anglaises, ni intrigues chinoises; un territoire resté jusqu'à ce jour contesté entre la France et une autre nation, une nation amie. Entre notre champ et le champ du voisin se trouvent quelques sillons indivis. « Je vous en abandonne la moitié, a déjà dit le voisin. — Non, avons-nous répondu' non, nous en voulons les deux tiers. » Toutefois, du moment que le voisin nous a déjà offert de partager, nous ne pouvons effacer de notre entendement cette notion que nous avons là une possession virtuelle. Cette possession, pour être indéterminée dans ses limites, n'en a pas moins une existence positive ; et le jour où, en délimitant la frontière, nous fermerons une porte toujours ouverte à un conflit possible, cette possession deviendra inévitablement une colonie nouvelle. Ce n'est pas sans quelque réserve que je puis traiter aujourd'hui une question comme celle du contesté franco- brésilien. On sait combien intimement j'ai été mêlé aux der niers événements diplomatiques auxquels elle a donné lieu, et combien j'ai payé pour la connaître. La question, pour être secondaire, ne cesse pas d'être brûlante, et le rôle qu'elle m'a fait jouer récemment pourrait faire croire que je force intentionnellement la note. Cependant j'ai trop de patrio tisme pour faire autre chose qu'un exposé purement scienti fique et désintéressé des faits, d'ailleurs assez intéressants en eux-mêmes, et assez graves. Je n'ai jamais eu d'autre but que d'essayer de vulgariser la notion du différend franco-brésilien, afin d'arriver à obtenir le plus tôt possible une solution paci fique. Solution qui rendrait à jamais impossible un conflit qu'il est toujours permis de craindre; solution qui resserre rait les liens d'amitié qui unissent la France et le Brésil; solution qui assurerait à la France la possession d'un terri toire qui sera la partie la plus belle, la plus utile de nos possessions américaines. La limite méridionale de la Guyane française n'a jamais été définitivement fixée. Les territoires qui se trouvent entre l'Oyapock et l'Amazone, à diverses reprises occupés, puis abandonnés par la France, sont, en somme, restés toujours EN AMAZONIE 129 à l'état de marche neutre à peu près inutilisée. Les popu lations de cette contrée vivent aujourd'hui dans un état anarr chique, en dehors des influences française et brésilienne. Il faut parlersuçcessivement des négociations, des traités, des actes belliqueux auxquels ont donné lieu ces terres con testées, de ces terres elles-mêmes telles que je les ai vues pendant le voyage que j'ai accompli dans la Guyane centrale pendant les années i883, 1884 et i885, de l'intérêt qu'il y aurait pour la France à vider de suite la question, et enfin du procédé qui paraît le plus propre à régler ce différend séculaire. Historique diplomatique des territoires contestés de Guyane. Au xvi8 siècle, la Franceavait nominalement la possession de la totalité de la Guyane, mais elle ne cherchait point à occuper toute la contrée. Absorbée par les guerres d'Italie,puis par les guerres de religion, elle laissait, avec indifférence, Espagnols et Portugais s'adjuger la plus grande partie des terres du nouveau monde. Lorsque, en 1664, la première colonie française un peu importante fut fondée en Guyane, notre possession ne com prenait déjà plus, même nominalement, la totalité de la grande île fluviale américaine, mais seulement les territoires entre le Maroni, l'Amazone et le Rio-Negro. Entre le Maroni et lOrenoque, les Hollandais avaient installé des colonies Pour nous, nous n'occupâmes même pas toute notre pos session nominale d'entre Maroni, Amazone et Rio-Negro Nous ^ous bornâmes à faire un commerce d'échange avec les .Indiens de la côte, de Cayenne à l'embouchure du grand fleuve. Le grand fleuve, nous ne l'explorâmes point C'est alors que les Portugais, voyant l'état d'abandon dans lequel nous laissons cette partie de notre colonie, songèrent sérieu sement à nous évincer de la rive septentrionale de l'Amazone LES FRANÇAIS En 1688, le gouvernement de Lisbonne faisait établir, sur la rive nord du bas Amazone, cinq petits postes fortifiés : Desterro,à l'embouchure du Paru; Tohéré, près de celle du Jary ; et, un peu plus bas, Sao-Antonio de Macapâ, Arauari et Canaû. Louis XIV fit alors affirmer par M. de Férolles gouverneur de Cayenne, les droits de la monarchie française sur toutes les terres du bassin septentrional du fleuve. Le gouvernement portugais ayant refusé de reconnaître bien fondées les prétentions du gouvernement français, M. de Fé rolles, sur l'ordre de Louis' XIV, en mai 1697, en pleine paix, enleva et occupa Sao-Antonio de Macapâ, et détruisit les quatre autres forts. C'est le premier acte belliqueux auquel donne lieu la question de ces territoires contestés. « M. de Férolles, dit le Mercure galant de l'époque, exécuta avec beaucoup de valeur et peu de troupes les ordres qu'il reçut de la cour d'aller chasser les Portugais des forts qu'ils avaient construits sur la rive septentrionale de la rivièredes Amazones vers son embouchure. Avec 90 hommes il chassa 200 Por tugais soutenus par 600 Indiens, rasa les forts, à l'exception de celui de Macapâ dans lequel il laissa garnison, puis revint à Cayenne avec les cinq ou six embarcations qui avaient servi à cette entreprise ». Ce fait d'armes fut inutile : la petite garnison ne put se maintenir qu'un mois à Macapâ, et les Portugaisréoccupèrentle poste aprèsnousenavoirchassés. La première convention diplomatique essayant de régler le différend est du 4 mars 1700. Des négociations eurent lieu à la suite de l'affaire de Macapâ, et ces négociations furent suivies d'un traité provisionnel. Le roi de France s'engageait à s'abstenir provisoirement de faire aucun établissement sur la rive nord, mais le roi de Portugal ferait détruire Macapâ et ne prendrait aucune position sur la rive litigieuse, provi soirement neutre. Conformément au traité, le Portugal dé truisit Macapâ. En 1701 fut conclu un second traité. C'était à l'époque de la guerre de la succession d'Espagne, Louis XIV recherchait l'alliance du Portugal. Pour obtenir cette alliance il renonça solennellement aux prétentions que la monarchie française avait jusqu'alors maintenues sur laprovincede ^gnon^u sud de l'Amazone. La question de la rive nord était toujours ^cîstie traité d'Utrecht, du ,i avril ,jr,3, quLest censé terminer le différend. En réalité, il n'a servi qu à le prolonger jusqu'à nos jours. . , . Ce traité, au lieu d'en finir avec un conflit qui durait depuis vingt-cinq ans, le rendit, pour l'avenir, diplomatiquement insoluble. Le plénipotentiaire portugais, le comte de laruca, étant, comme le dit complaisamment le protocole, « par faitement éclairé sur la question, » n'eut pas de peine a mys tifier notre envoyé, un général-diplomate appelé M. d Hu- xelles, fort peu au courant des difficultés géographiques qu'on lui proposait, et d'ailleurs bien connu pour être aussi maladroit diplomate que pitoyable capitaine. Ce fameux traité d'Utrecht dit, en substance, que la France renonce aux terres du cap de Nord situées entre la rivière des Amazones et celle de Vincent-Pinçon; que la navigation de l'Amazone, ainsi que les deux bords, les deux rives du fleuve, appartiendront au Portugal, que la rivière de Vincent- Pinçon ou de Japoc servira de limite aux deux colonies. Les Portugais pourront reconstruire les forts de Macapâ, Arauari et Camaû. Cette rivière de Vincent-Pinçon ou de Japoc, frontière des deux colonies, n'est indiquée ni en latitude ni en longitude; de plus, le traité n'indique que le point de départ à la côte de cette frontière, et ne parle nullement de l'attribution des terres de l'intérieur. De là double difficulté : pour ce qui est de la frontière de la côte, jamais personne ne sut où placer exac tement la rivière de Vincent-Pinçon ou Japoc, pas plus que le vrai cap de Nord. Pour ce qui est de l'intérieur, le traité dit que les deux bords, les deux rives de l'Amazone appar tiendront au Portugal. Mais les territoires desTumuc-Humac méridionales et de l'Equateur guyanais ne sont pas sur le bord, sur la rive de l'Amazone : par où donc faire passer la ligne de démarcation? Que veut dire ce Japoc qu'on n'avait vu jusqu'alors figurer i34 LES FRANÇAIS sur aucune carte? Quelle est la rivière où aborda Vincent- Pinçon? La relation de voyage du navigateur ne nous apprend rien de bien précis à cet égard. Il me semble, à moi, que la rivière de Vincent-Pinçon ne doit-être autre que l'Amazone; mais les Brésiliens, de leur côté, disent que c'est de l'Oya- pock qu'il s'agit. Aussitôt après le traité d'Utrecht, les Portugais occupèrent la rive septentrionale de l'Amazone, jusqu'au sud de l'île Maraca. On commença dès lors à disputer officiellement sur la position exacte du cap de Nord et celle de la rivière de Vincent-Pinçon. Les Portugais écrasèrent quelques peupla des indiennes de la rive nord qui s'obstinaient à faire des échanges avec Cayenne, et ils envoyèrent dans l'intérieur des missionnaires jusqu'à l'Oyapock. De notre côté, en 1722, nous dépêchâmes un détachement pour s'emparer de Mori- bira, dans l'île des Guaribas, aux portes de Para, et ce déta chement se maintint un an dans le poste conquis. Le tout, en explication du traité d'Utrecht. En 1723, toujours pour expliquer le traité d'Utrecht, Ga- ma, gouverneur de Para, fit rechercher par Paes do Amaral les anciennes bornes de marbre élevées par ordre de Charles- Quint, en i543, entre les possessions de l'Espagne et celles du Portugal. Ces bornes antiques, en elles-mêmes ne si gnifiaient pas grand'chose. Mais la recherche qu'on en fit sert à nous prouver que, quelques années seulement après avoir été signé, le traité d'Utrecht fut réputé, du moins dans ses dé tails, officiellement inintelligible. Paes do Amaral découvrit les bornes par 1° 3o, de latitude Nord, à l'embouchure d'une rivière qu'il appelle Wiapoc ou Vincent-Pinçon, et que sa dé termination astronomique nous indique clairement être l'Araguary. Aussitôt après, le gouvernement français ayant été infor mé de la découverte d'Amaral, d'Ovillers, gouverneur de Cayenne, reçut l'ordre d'agir en conséquence, et toute la côte, de l'Oyapock à l'Araguary, fut effectivement annexée à la colonie de Cayenne. De leur côté, les Portugais, fort irrités, affirmèrent offi- EN AMAZONIE 135 ciellement, pour la première fois, leurs prétentions à la pos session de la rive droite de rOyapock, et, pour justifier leurs revendications, ils firent chercher, à l'embouchure de ce fleuve, à la montagne d'Argent, les fameuses bornes de Charles-Quint, lesquelles ayant été déjà trouvées à l'Aragua ry ne devaient pas se retrouver autre part. D'ailleurs, l'inter prétation du traité d'Utrecht continuait de part et d'autre: les Portugais faisaient, dans l'intérieur, de grandes razzias d'Indiens jusqu'à l'Oyapock, et nous, nous confisquions les barques portugaises jusqu'à l'île de Marajô. Sur ces entrefaites, en 1731, des négociations furent en tamées entre le gouverneur de Para et celui de Cayenne, tous deux agents de leur gouvernement respectif. Ces négo ciations avaient pour but d'arriver à délimiter la frontière des territoires litigieux. Ces négociations aboutirent à l'accord de 1736, qui nous laisse, chose historiquement fort importante, la libre pratique des terres situées au nord de l'embouchure' de l'Amazone. Cet accord était une espèce de désistement de la part du Portugal. Et pendant près de soixante années, de i736 à 1794, nous usâmes si largement de ce désistement et prati quâmes si librement les côtes au nord de l'embouchure de l'Amazone, que, plusieurs fois, les autorités portugaises pu. rent faire saisir des barques françaises péchant dans les pa rages de Para. Aussi, en 1764, le Portugal, pour protéger sa rive nord de l'Amazone, de moins en moins respectée par nous dut-il construire le fort de Sao-José de Macapâ non loin de 1 emplacement de l'ancien fort de Sao-Antonio' A cette époque, le gouvernement français était bien posl sseur, de fait et de droit, de toute la côte entre l'Oyap'ock 7 6 MT POriVbranChe n°rd dudelta del'AraguaryPEn «766 Malouet, gouverneur de Cayenne, envoyait au im cXm T "'"T68 P°Ur étaWir ^niti'vemen "t tnéZ Mane? falSitdI°ltS- Elî '"* Fiedmond> -ccesseu d Malouet, faisait faire parle sieur Dessingy, géographe un relevé de la côte entre l'Oyapock et l'AmlzoL!^ ' ans Plus tard, en ,777> le même Fiedmond faisait prendre'sans i 36 LES FRANÇAIS réclamation de la part du Portugal, possession effective administrative, de la baie qu'on appelait alors Vincent-Pin çon, au sud de Maraca, par l'établissement d'un poste mili taire dénommé Vincent-Pinçon ou Carapapori, et d'un village mission installé dans le voisinage, à l'embouchure de la ri vière Macari. Un ingénieur-géographe, avec le titre de gar dien des limites, fut installé au village-mission de Macari. Ce fut d'abord le sieur Labbé, géographe, qui occupa ces fonctions ; puis ce fut le sieur Honlet, autre géographe. Un peu plus tard, en 1780, une mission centrale qui devait de venir importante fut créée à Counani, à mi-chemin, à peu près, entre l'Oyapock et l'Amazone. La frontière officielle de la Guyane française était alors à la côte, le Carapapori, canal naturel jadis important, qui, un peu à l'est de notre village-mission de Macari et de notre poste militaire de Carapapori ou Vincent-Pinçon, déversait l'Araguary dans l'Atlantique. C'est ce bras de Carapapori que Humboldt déclara plus tard être le vrai Vincent-Pinçon. Malheureusement cette branche nord du bas Araguary est maintenant tout à fait obstruée. Il n'y a donc plus à songera elle pour limite. Pour ce qui est des territoires de l'intérieur, on leur con naissait officiellement, à cette époque, une limite qui était une ligne, par à peu près, du Carapapori au rio Branco, entre l'Amazone et la ligne équatoriale. Tout cela était parfaitement logique et admissible, et le serait encore aujourd'hui, n'étaient d'une part les faits accom plis, et, de l'autre, des modifications profondes dans l'équi libre de nos intérêts coloniaux dans le monde. Et puis, nous n'avons plus aujourd'hui en face de nous une colonie portu gaise, une Guinée ou un Congo, mais une des plus grandes nations de l'Amérique. En 1782, M. de Besner, gouverneur de Cayenne, donnait à Simon Mentelle, géographe, la mission de relever le cours de l'Araguary et de reconnaître quelle ligne sensiblede démar cation pourrait être établie entre la Guyane française et les possessions portugaises, en partant du point où le canal de EN AMAZONIE l37 Vincent-Pinçon ou Carapapori adopté comme borne cesse de séparer les deux colonies. Mentelle devait s'appliquer à examiner si nos limites pourraient être simplifiées, en adop tant pour frontière la grande bouche de l'Araguary au lieu du bras de Vincent-Pinçon, et quel dédommagement pourrait être offert au Portugal dans les territoires de l'intérieur. Car, poursuivant vers l'ouest, Mentelle devait, s'écartant le moins possible de l'équateur et de la ligne parallèle au cours de l'Amazone, afin, disaient ses instructions, de remplir exacte ment l'esprit du traité d'Utrecht, se rendre jusqu'au rioBranco, essayant de trouver à nos territoires du sud des Montagnes centrales, une frontière sensible scientifique. La mission qui me fut confiée en i883 avait donc eu un précédent solennel. Mentelle fut moins heureux que moi. Il ne put relever que la côte. II ne visita ni le Counani, ni le Mapa, ni les terres du pseudo-cap de Nord, ni le rio Branco, ni les territoires au sud des Montagnes centrales. Chose éminemment regret table, car si Mentelle eût pu faire en 1782 ce que j'ai fait en i883, 1884 et i885, le gouvernement de Louis XVI en eût probablement fini avec le vieux différend. Les choses en étaient là, après l'échec de Mentelle, quand, en 1792, en présence du danger imminent de guerre uni verselle, la France évacua le poste de Vincent-Pinçon, qu'il eût été difficile de défendre. Nous résolûmes d'en créer, sur les bords de la baie de Mayacaré, un autre que nous n'eûmes pas le loisir d'établir. En 1794, l'émancipation des esclaves dans la Guyane française ayant effrayé les Portugais, ceux-ci armèrent cinq petits bâtiments, et, en attendant une déclaration de guerre officielle, commencèrent par venir piller, dans le Ouassa, une grande ferme à bétail dont le propriétaire, le citoyen Pomme, était alors député de Cayenne à la Convention. Et pendant les vingt années qui suivirent, on continua ainsi l'interprétation à main armée du traité d'Utrecht. Sortie du Ouassa, la flottille portugaise entra dans l'Oya pock. Les Portugais, reprenant après cinquante-huit ans LES FRANÇAIS leurs anciennes prétentions, adressèrent au commandant du fort, qu'ils qualifièrent de commandant des limites, som mation d'avoir à livrer les esclaves portugais fugitifs ainsi que les déserteurs. Le poste d'Oyapock avait été évacué, et le commandant provisoire se trouvait être le maire. Ce brave homme réunit son conseil municipal, qui, après délibération, déclara aux Portugais que les frontières étaient au Carapapori et que la Révolution avait libéré les esclaves. Les Portugais, en se retirant, plantèrent avec solennité un poteau sur la rive droite de l'Oyapock, et ils appelèrent ce poteau Notre-Dame de la Conception. Les envahisseurs avaient à peine mis à la voile, que l'héroïque conseil municipal passait le fleuve et brûlait le poteau de la Conception avec non moins de solen nité qu'on en avait mis à le planter. Mais au retour, la flottille ennemie toucha à Counani et à Macari. Chacun de nos deux villages-missions renfermait environ trois cents Indiens. A l'embouchure des autres fleuves se trouvaient également quelques petits centres indigènes. Les Portugais emmenèrent en masse toute cette population à l'Amazone. De 1794 a 1798, la côte entre Amazone et Oyapock fut complètement dépeuplée. Il importait d'agrandir le désert entre Cayenne et Para, car, au contact des Français qui donnaient la liberté aux Indiens et aux esclaves, Para se serait trouvé bientôt sans esclaves et sans Indiens. Cependant nos Indiens de Counani et de Macari nous regrettèrent. Quelques centaines d'entre eux, déportés au loin, trompant une surveillance active, se riant de punitions sévères et bravant tous les dangers, revinrent dans de frêles pirogues de Maranhâo à Macari et à Counani, par quatre- vingts lieues de haute mer. Ces événements amenèrent Jeannet-Oudin, neveu de Dan ton et commissaire civil de la Convention en Guyane, à étudier la question des limites en vue de leur établissement définitif à la paix générale. En prévision d'une victoire cer taine, Jeannet-Oudin rechercha ce qu'on pourrait bien prendre au Portugal du côté de l'Amazone, — toujours en s'inspirant * • • : ' •• EN AMAZONIE i39 du traité d'Utrecht. Le commissaire civil fit rédiger parle géographe Mentelle et le capitaine du génie Chapel, deux Mémoires qui furent envoyés au ministre de la marine. Mal gré toutes ces sages précautions, les diplomates trouvèrent moyen de signer, le 20 août 1797, un des traités les plus ridicules de tous ceux qui régissent la matière. La frontière était reportée au Vincent-Pinçon ou Carsevenne. Jamais le Carsevenne n'avait été pris pour le Vincent-Pinçon, delà une nouvelle source de confusion : et d'une. Accepter cette frontière était, de la part des diplomates français, accepter après la victoire une situation que la défaite n'avait pu nous imposer : et de deux. Mais le Directoire ne ratifia pas le traité. Le 6 juin 1801, un nouveau traité fut signé à Badajoz. La frontière devait suivre l'Araguary, de la grande bouche aux sources, puis, des sources, gagner le rio Branco en ligne droite. Voilà qui était parfait. Il était urgent, en effet,' de délimiter nos prétentions, nos droits, dans les territoires de l'intérieur. Malheureusement, — la diplomatie ne saurait penser à tout, — il faut deux points pour déterminer une droite. Or, un seul est indiqué : la source de l'Araguary. Quel est le point où la frontière va atteindre le rio Branco? Cette rivière ayant plus de huit cents kilomètres de cours, on voit qu'il y a là marge à contestation. D'ailleurs, le traité de Badajoz ne fut pas ratifié par le premier consul. ^ Le 29 septembre de la même année un nouveau traité fut signé, à Madrid. Par ce traité,- interprétation un peu abusive du traité d'Utrecht, la limite est reportée au Carapanatuba, petite rivière qui se jette dans l'Amazone un peu au-dessous de Macapâ, par un tiers de degré de latitude nord. Voilà qui est clair. La frontière suivra le cours du Carapanatuba jus qu'à sa source, d'où elle" se portera vers la grande chaîne de montagnes qui fait le partage des eaux ; elle suivra les in flexions de cette chaîne jusqu'au point où elle s'approche le plus du no Branco. Ici, l'on commence à moins bien com prendre. Une frontière qui se porte vers une chaîne de mon tagnes dont elle suit les inflexions jusqu'au point où cette i4o LES FRANÇAIS montagne s'approche d'une rivière... Comme tout cela est bien dit! Quelle précision! Faudrait-il appliquer à la diplo matie de ce temps la définition que Voltaire donnait de la métaphysique: L'art de se rendre inintelligible aux autres et à soi-même? — Voici le traité d'Utrecht. En gros il dit: La France n'est plus riveraine de l'Amazone. Et en dehors de cela tout est obscur. Or, on a fait vingt-trois explications officielles de ce traité, et elles sont toutes plus inexplicables les unes que les autres. Victor Hugues, l'héroïque corsaire devenu gouverneur de Cayenne, soupçonnant la valeur des terres acquises entre l'Araguary et le Carapanatuba, envoya dans ces territoires une mission militaire, qui revint émerveillée de la richesse du pays acquis et de son importance stratégique, qui fait de ce petit plateau comme le Gibraltar de l'Amazone. Par mal heur on n'attendit pas, pour le traité définitif, le rapport de la mission, et à Amiens nous acceptâmes de rétrograder jus qu'à la limite de lAraguary. Par le traité d'Amiens, du 25 mars 1802, les limites furent reportées à la grande bouche de l'Araguary, par 1° i/3 de latitude nord, entre l'île Neuve et l'île de la Pénitence. La frontière suivra l'Araguary ( le Vincent-Pinçon de La Con- damine), depuis son embouchure jusqu'à sa source. La navigation du cours d'eau, — il n'est pas navigable à cause de ses chutes, — sera commune aux deux nations. De la source de l'Araguary, la frontière suivra une ligne droite tirée de cette source jusqu'au rio Branco. Notre frontière de l'inté rieur est toujours, comme à Badajoz et à Madrid, une droite déterminée par un seul point. Le traité d'Amiens est l'explication officielle définitive du traité d Utrecht. Il est vrai qu'en 1814 on a annulé toutes ces explications, et qu'on est revenu au texte même du traité primitif. Toutefois, le traité du 25 mars 1802 mérite d'être étudié à titre de glose du traité du 11 avril 1713. Ce traité d'Amiens nous consacrait la possession de la côte au nord de l'Amazone. Mais s'il est très précis pour la région cô- tière, il l'est moins pour la région intérieure. Notre frontière EN AMAZONIE 14' est une ligne droite tirée de la source de l'Araguary vers l'ouest jusqu'au rio Branco. On dira, peut-être, que vers l'ouest signifie^ar laparallèle. Mais non, car premièrement, on l'aurait dit; le mot était in venté dès cette époque et les diplomates savent bien ce que # c'est qu'une parallèle. Et, de plus, la source de l'Araguary étant inconnue, elle peut se trouver à la hauteur de celle de l'Oyapock, ou même plus haut, et alors la parallèle prendrait à la France une partie du .haut bassin du Maroni, ce qu'il est absurde d'admettre ; ou bien encore elle pourrait se trouver non loin des bords de l'Amazone, et alors la parallèle passe- • rait au sud du confluent du rio Branco avec le rio Negro. Il ne peut donc être question de la parallèle, quand il est parlé d'une ligne allant vers l'ouest jusqu'au rio Branco. Que signifie donc. ? Mais peut-être les diplomates avaient-ils l'intention d'aller tracer eux-mêmes leur droite sur le terrain, à travers les forêts jusqu'alors inviolées de la Guyane centrale ? En 1809, les Anglo-Portugais s'emparaient de Cayenne qui fut remise aux Portugais. Le 3o mars 1814, le traité de Paris stipule que la Guyane sera restituée à la France, telle qu'elle était au i« janvier 1792. Les contestations au sujet des limites, contestations dont les traités de 1796, de Badajoz de Madrid et d'Amiens, n'avaient été que des explications plus ou moins heureuses et plus ou moins libres, seront ré glées à 1 amiable. La France et le Portugal nommeront des commissaires qui se réuniront sur les lieux pour trancher le différend. La France nomma Victor Hugues, qui partit aussitôt pour Cayenne. Mais le Portugal ne nomma per sonne Ainsi échoua la première tentative de solution à IcCifiqut ér6nd " m°yen d'Une d°Uble COmmiss^ Non seulement le Portugal ne voulait pas nommer de r3vmaiS ° ne VOulait •*». Pas rendre ùZLe t! p tC e e ÊUrent beaU confirmer celui de Paris ou"S To6" t0U,'°UrS à C^nne- Le P4ÏS restitua la Guyane, en avril 1817, après d'inutiles né- i42 LES FRANÇAIS gociations auxquelles avaient pris une part active Welling ton et le duc de Richelieu, que sur la menace faite par le gouvernement français de s'emparer par la force des terri toires situés entre le Maroni et l'Oyapock, et à la nouvelle que l'expédition, déjà organisée, allait partir. La convention de remise eut lieu le 20 août 1817. Une double commission scientifique fut, pour la seconde fois, chargée de vider à l'amiable le différend. Les deux nations devaient nommer des commissaires qui exploreraient les territoires litigieux et auraient un an pour s'entendre. Si, au bout d'un an, ils ne s'entendaient pas, le Portugal et la France prendraient l'Angleterre comme médiatrice. Il n'y eut ni commission ni médiation, et on ne s'occupa plus du contesté. Peu après, en 1820, le JBrésil se rendait indépendant. De 1834 à 1838, une grande guerre civile, le cabanage, ensan glantait les provinces du Nord. Dès le début de cette espèce de jacquerie brésilienne, le gouvernement français donnait ordre au gouverneur de Cayenne d'occuper toute la côte au nord de l'Amazone, de l'Oyapock àl'Araguary. Cependant,les esclaves fugitifs et les soldats déserteurs se réfugiaient en masse dans les territoires litigieux. Il importait de ne pas laisser se masser sur la côte contestée une population aussi peu recommandable. M. du Choisy dut établir, en 1836, par ordre du gouvernement central et de concert avec l'amiral Duperré, un poste français sur l'îlot qui séparait le lac de Mapâ de celui de Macari. On mit cinquante hommes dans ce poste, qui fut appelé poste de Mapâ, et le petit détache ment opéra des reconnaissances jusqu'à l'Araguary. On était en pleine paix. C'est le troisième acte belliqueux auquel donna lieu la question du contesté. Les circonstances, ce pendant, justifiaient notre décision. De même, aujourd'hui, si quelques milliers de récidivistes s'évadaient et passaient l'Oyapock, •— chose improbable, car le bagne est doux, — le Brésil serait à moitié excusable s'il installait un poste militaire à Counani ou à Cachipour. Alors, sans doute, nous réclamerions. C'est aussi ce que fit le Brésil en 1836. EN AMAZONIE 14? Ï Le président de la province de Para protesta énergiquement; Dans le sud, notamment à Rio de Janeiro, une ligue se forma contre nous: les Brésiliens jurèrent de n'acheter aucun pro duit français. A Liga Americana, le fameux journald'Odorico Mendes prêchait ouvertement la guerre. Toutefois, l'insurrection éteinte à Para, de longues négo ciations étirent lieu entre la France et le Brésil au sujet de Mapâ. Pour la troisième fois, des commissaires démarca- ,; teurs, des deux nations, durent être nommés. Mais cettefois ce fut le Brésil qui, seul, envoya sa commission, dont le chef était l'économiste Souza Franco. M. Guizot agitait alors avec le Brésil des projets d'alliances dynastiques. Il fit évacuer Mapâ pour faire réussir un mariage qui ne réussit pas. Devant un si beau résultat, on ne pensa plus à régler le litige. Mais la forme fut sauvée : un traité solennel inter vint le 5 du mois de juillet 1841. II maintenait le statu quo tel qu'il résulte du traité d'Utrecht et stipulait la non-occu pation réciproque. Les Brésiliens, voyant les dispositions très conciliantes du ministère français, ne voulurent pas se contenter du petit succès diplomatique qu'ils venaient de remporter. A peine M. Guizot avait-il signé son traité que le gouvernement de Rio faisait établir, sur la terre qui avait été si solennellement neutralisée la veille, la colonie militaire de Pedro II sur la rive gauche de l'Araguary. C'était à prévoir : aussitôt après notre reculade, le Brésil faisait un pas en avant. L'infraction à la convention toute récente de non-occupation réciproque était absolument for melle. Lors delà fondation de notre poste de Mapâ, en i836 le Brésil avait été sur le point de nous déclarer la guerre' En France, l'occupation de la rive gauche de l'Araguary par le Brésil passa totalement inaperçue. Notre gouvernement, il est vrai, n en fut informé, ainsi que delà prise de possession ae I Apurema, que dix ou vingt ans plus tard. En 1849., puis en i85o, une expédition brésilienne orga nisée à Para devait partir pour occuper le Mapâ. C'était de plus, fort en plus fort. « Il s'agit, » disait bravement, à la i44 LES FRANÇAIS Chambre des députés de Rio de Janeiro, le 19 avril i85o, M. Tosta, ministre de la marine, « il s'agit de fonder dans cette contrée une solide colonie, afin que nous puissions y assurer d'une manière effective notre possession. » L'expé dition brésilienne ayant rencontré, dans les eaux de Mapâ, un aviso français en surveillance, le gouvernement de Rio, pour se consoler de n'avoir pu installer sa colonie, se mita protester avec indignation contre les agissements des Fran çais. Le Brésilien est né diplomate. En i858, une nouvelle expédition, commandée par un lieutenant de douanes, partit de Para et entra dans le Cou nani, en plein territoire contesté. La population de Counani, composée d'esclaves marrons, reçut les annexeurs à coups de fusil. Alors le gouvernement de Rio se plaignit que la France entretenait à Counani des agents que soutenait Prosper Chaton, notre consul à Para. Le lieutenant passa capitaine, et Prosper Chaton fut blâmé. Les nègres de Cou nani ne me rappelaient jamais ce fait sans indignation. Je parle de ces choses sans aucun chauvinisme. J'aime beaucoup les Brésiliens. J'ai pour la grande nation sud- américaine une sympathie, une admiration, que je me permettrai de qualifier de raisonnées. Je suis partisan con vaincu de la solution à l'amiable de la question du contesté franco-brésilien, et j'ai la conviction qu'il est aisé, habile et utile d'arriver de suite à ce résultat. Mais ne m'est-il pas permis, sans me voir traité en trouble-fête, de montrer com bien notre conduite a été ridicule là-bas, depuis ces qua rante dernières années? Sans être partisan d'une politique de matamore et d'envahisseur, n'est-il pas permis de rougir d'une politique d'abdication systématique? Les dernières négociations entre la France et le Brésil, au sujet des territoires contestés, durèrent trois ans, de 1853 à i856. M. His de Butenval et M. le vicomte d'Uruguay rom pirent des lances dans un savant tournoi de géographie his torique. M. le vicomte d'Uruguay nous offrit la limite du fleuve Carsevenne, dont on ne connaît pas la source mais seulement l'embouchure. Et M. His de Butenval offrit pour EN AMAZONIE H* frontière la rivière Tartarougal, qui a probablement une source, mais qui n'a pas d'embouchure, caria rivière se perd dans un lacis de lacs et de marécages ainsi que je l'ai cons» taté. Ces doctes négociations n'aboutirent à rien. Pardon, je me trompe. Ces négociations aboutirent à quel que chose. Les Brésiliens se tinrent ce raisonnement: « Puisque la France nous offre la limite de Tartarougal, le territoire entre Tartarougal et Araguary n'est plus contesté. » Et, en 1860, sans autre forme de procès, le président de la province de Para annexa ce territoire connu dans la contrée sous lenom de district de l'Apurema. Depuis vingt-cinq ans les Brésiliens l'administrent, y perçoivent des impôts, y ont des électeurs, et, quand j'y passai, en i883, on attendait l'installation d'un poste militaire envoyé de Para. En i883 et 1884, je révélai tous ces faits en haut lieu. Cela provoqua un petit échange de notes entre M. Jules Ferry et M. le baron d'Itajubâ, chargé d'affaires du Brésil. On en écrivit dans les bureaux. Cela causa un petit ennui aux puis sances, — sans aucun résultat, comme bien vous pensez. Il fallait que quelqu'un payât les frais et la peine. Ce fut le malencontreux reporter. Et, aussitôt, l'incident fut enterré, avec les phrases d'usage. Importance du territoire contesté. Cependant la chose méritait qu'on s'en occupât. Il est une objection, cependant, qu'il est bon de prévoir et à laquelle il faut répondre à l'avance, car c'est la seule sérieuse qui puisse être faite. Pourquoi, pourrait-on dire, pourquoi ne pas abandonner purement et simplement ces territoires au Brésil ? La Guyane française, après deux siècles de possession effective, après des tentatives de tous genres, est encore déserte. Nous ne l'a vons peuplée que des cadavres de nos colons. Et nos millions par centaines, y ont été enfouis en pure perte. A quoi bon 146 LES FRANÇAIS nous occuper d'une nouvelle Guyane, quand l'ancienne nous a si mal çéussi ? Ce vieil ossuaire ne peut-il point contenir les squelettes des récidivistes que nous allons y envoyer mourir? Pour moi, je ne vois point dans le territoire contesté une annexe au cimetière voisin. Les deux territoires sont contigus, mais ne seressemblent pas. Certes, la Guyane de Cayenne ne m'inspire pas beaucoup d'enthousiasme. Mais je fais plus de cas du territoire contesté que de dix colonies comme celle de Cayenne. Le territoire contesté, qu'on me passe l'expression, en vaut la peine. Ce n'est plus, comme dans la vieille colonie, la forêt vierge, marécageuse, malsaine, ininterrompue, impé nétrable, indéfrichable ; c'est la prairie, élevée, saine, aisé ment accessible, où les blancs peuvent travailler sans mourir, faire souche, coloniser. C'est parce que je connais, dans cette région guyanaise, et la forêt et la prairie, que je suis scep tique à l'égard de la première, enthousiaste à l'endroit de la seconde. J'ai vu ce que des Blancs, des Portugais du nord, des Gallegos, c'est-à-dire à peu près des Saintongeais, des Bretons ou des Normands, ont fait dans les prairies de l'A mazone et du rio Branco, et j'en ai été émerveillé. Celle qui nous occupe, de l'Oyapock à l'Araguary, au nombre des plus sèches, des plus saines, des plus européennes de climat, mesure au moins 40 000 kilomètres carrés, soit environ six ou sept départements français. Toutes les prairies de la Guyane française, mises ensemble, ne mesurent pas l'étendue d'un de nos arrondissements. Ce que le Brésil nous a offert du territoire contesté, en 1856, de l'Oyapock au Carsevenne, est grand comme deux de nos départements, seulement pour ce qui est delà prairie ; et ce que nous lui en demandons, jusqu'à la frontière de Tartarougal, mesure une superficie double. De sorte que les savanes que nous pouvons acquérir dans le territoire contesté représentent à peu près l'étendue ordi naire d'une province française, — quatre ou cinq dépar tements, — sans parler d'une surface dix fois plus consi dérable en forêts. Dans ces prairies, l'élevage donne des EN AMAZONIE '47 résultats merveilleux.-Les bœufs de l'Apurema sont aujour d'hui réputés les meilleurs de l'Amazonie. Les savanes d'Ouassa, de Counani et de Mapâ, sont connues pour être des meilleures de l'Amérique du Sud. Et là, l'air eat sec, le ., climat sain, le travail des Blancs possible. S'il est une contrée au monde où l'on puisse utiliser, employer sans barbarie, à des œuvres utiles, transportés et récidivistes, au lieu de les vouer à une mort certaine dans des œuvres inutiles ou impossibles, c'est là: Dans les forêts du Maroni où on les installe actuellement, ou bien ils mour ront en masse avant d'avoir rien fait, ou bien l'administration pénitentiaire, dans la charité de son cœur, se mettra à les traiter en pensionnaires de l'État, comme elle a fait jusqu'à ce jour pour les forçats qu'on lui a confiés. Les pénitenciers de la Guyane deviendront l'hôtel des Invalides des bandits coloniaux et des chenapans métropolitains. Et c'est proba blement ce qui arrivera, parce que les travaux préparatoires étant mortels pour l'Européen dans la forêt guyanaise, au lieu d'envoyer ses parias en masse à l'abattoir, l'adminis tration pénitentiaire préférera faire sur eux des essais de moralisation en chambre. Ce qui, au bout de très peu de temps, domine dans tout directeur d'administration péni tentiaire, c'est le moraliste expérimentateur. Le travail tue rait ses sujets d'étude; eh bien! il leur fera la vie douce. Si vous décrétez à Paris la guillotine sèche, au Maroni vos exécuteurs des hautes œuvres s'improviseront en petits Bentham. Ce n'est que dans la prairie du territoire contesté qu'on pourra faire travailler, et travailler-utilement, récidivistes et forçats. Dans cette prairie, les travaux préparatoires n'occa sionneront pas une forte mortalité dans les rangs des travail- leurs. Le travail y sera relativement aisé, et il y sera largement Rémunérateur pour ceux d'entre les relégués qui auraient droit à un travail plus ou moins libre. En peu d'années serait réalisé ce double desideratum : la moralisation des demi-coupables et des égarés par un labeur possible et fécond; l'aména gement du sol en vue de l'installation ultérieure des colons i48 LES FRANÇAIS libres. Donc, délimitez la frontière pour installer vos récidi vistes dans la seule partie de Guyane où nous puissions intelligemment et honnêtement les reléguer : dans la prairie du territoire contesté. On peut encore envisager la question à un autre point de vue, et plus grave. Tellement grave, qu'on ne peut guère insister. Maintenant que vous envoyez 20 000 récidivistes en Guyane, vous allez laisser subsister le contesté? Mais des bandes de récidivistes n'auront qu'à s'évader, — chose ni difficile ni rare, et ils formeront une république de chena pans entre la Guyane et le Brésil. Ni le Brésil ni même la France ne sauraient, le cas échéant, tolérer un tel état de choses. Prenez les devants; établissez une frontière qui rende l'extradition possible. Sans cela le Brésil ne tardera pas à faire entendre de violentes mais justes réclamations. Gardons-nous de ce côté. Nous pourrions avoir là, un jour, plus tôt qu'on ne pense, une bien grosse affaire. Et nous en avons assez comme cela par le monde. La frontière une fois délimitée, il se formera dans l'avenir, dans la prairie de l'Oyapock, au lieu d'une tribu de forçats en rupture de ban, une colonie française de peuplement, dont l'heureux développement est assuré par l'excellence du climat et la facilité du travail dans les savanes, et dont la présence à l'embouchure de l'Amazone ne sera pas sans intérêt pour la patrie française. Cet avantage de nous valoir, à l'embouchure de l'Ama zone, un beau territoire de colonisation nationale qui serait, en attendant, le plus excellemment choisi de tous nos ate liers pénitentiaires, n'est pas le seul que nous présenterait la solution du différend franco-brésilien. On a pu voir récem ment, en 1883-84, à propos de ma très pacifique exploration de la région litigieuse, combien était chatouilleux, à cet endroit, le patriotisme brésilien. Il serait donc sage et pru dent de détruire à jamais, entre deux nations amies, ce per pétuel ferment de discorde. Il est, en effet, bien évident, qu'il y a un intérêt majeur pour la France à n'avoir que de loyaux amis parmi ces jeunes peuples latins qui sont déjà au EN AMAZONIE H9 nombre de nos meilleurs clients. Nous avons là d'immenses intérêts d'influence. Aux Latins, le monde latin. Et certes nous trouverions chez le Brésil, le jour où la situation serait devenue absolument nette, où il ne pourrait plus exister entre nous ni sous-entendus ni réticences, un débouché d'ac tivité et d'influence que peuvent soupçonner ceux-là seuls qui ont vécu au milieu de cette jeune et noble nation si ardemment enthousiaste de tout ce qui vient du pays qu'elle considère, à bon droit sans doute, comme la métro pole de tous les néo-Latins. Intérêt de la question. On ne peut pas dire, non plus, que la question manque d'intérêt. Depuis deux siècles, elle a donné lieu à vingt- quatre traités ou conventions. Les plus illustres hommes d'État et diplomates français, portugais et brésiliens y ont attaché leur nom. Il suffit de citer parmi les Français, pour ne parler que des plus connus, les Choiseul, les Conti, les Maurepas,les Mole, les Talleyrand, les Polignac, les Guizot etlesThiers. Par quatre fois, en 1697, en 1794, en 1836 et «n 1841, en pleine paix, cette question a donné lieu à des actes belliqueux fort graves. A trois reprises, en 1814, en 1817 et en 1841, elle a amené la nomination, par les deux gouvernements intéressés, d'une commission technique mixte, Je ne viens donc point inventer une nouvelle question coloniale. Je n'ai jamais pensé à prendre un brevet pour l'in vention du différend franco-brésilien. Il existe, ce différend, c est vrai, mais ce n'est pas ma faute à moi, c'est celle de Louis XIV. Le seul tort que je me reconnaisse dans cette affaire, c'est d'avoir cru, et de croire encore, à la possibilité de vider de suite le litige par les voies pacifiques, et à la nécessité, à l'urgence, à l'utilité d'arriver de suite à une solu- uon. S'agit-il donc d'une aventure quand on parle d'en finir i5o LES FRANÇAIS scientifiquement, pacifiquement, à l'amiable, avec une ques tion qui a fait perdre du temps à tous nos hommes d'État depuis Colbert jusqu'à M. Jules Ferry? Est-ce donc quelque sinistre chicane que de demander au voisin, en vue d'éviter un procès, de rétablir entre deux propriétés contiguës les bornes qui ont disparu? Il ne s'agit pas de lever un lièvre mais d'en tuer un qui court depuis déjà deux cents ans. Or il n'est question aujourd'hui, dans toutes les droites comme dans toutes les gauches, que d'organiser notre do maine colonial. « Organisons, disent-ils, notre domaine co lonial, apurons nos vieux comptes diplomatiques, fermons la porte à de nouvelles aventures. » Eh bien, voici une belle occasion de faire de l'organisation intelligente. Nous avons depuis deux cents ans, à l'embouchure de l'Amazone, un magnifique territoire indivis ; partageons ce territoire, délimi tons la frontière : ce sera organiser la paix, les bonnes rela tions, la prospérité. Ne pensez-vous pas, comme moi, que si l'on veut réellement se mettre à organiser notre domaine colonial, on ferait bien de commencer par vider nos vieux comptes embrouillés? Les bons comptes font les bons amis, et la prairie de la bouche nord de l'Amazone vaut bien une commission technique. « Nous avons, disait récemment un de nos hommes d'État, nous avons des droits sur divers territoires disséminés dans les cinq parties du monde. Mais chaque revendication ne peut venir qu'à son heure. » Mot profond, admirable pro gramme de la politique coloniale pratique. Mais puisque nous voulons faire de la politique coloniale sérieuse, pour quoi ne commencerions-nous pas notre liquidation, en nous attaquant immédiatement à ceux de nos droits les plus an ciens, les plus connus, ceux-là surtout que nous pouvons établir, faire valoir, solutionner si je puis dire, aisément, pacifiquement, sans un crédit, sans une interpellation, sans faire manœuvrer un aviso, sans déplacer une escouade, sans renverser un cabinet? Nous faisons de grandes dépenses en hommes et en argent pour acquérir de nouvelles possessions, et nous en dédaignons d'autres qui seraient nôtres depuis des EN AMAZONIE I5I siècles, si nous avions seulement voulu faire les frais d'une délimitation à l'amiable! J'entends d'ici gémir les effarés : Pourquoi réveiller cette qu«stion du contesté franco-brésilien. Elle dormait d'un sommeil si profond ! Qui sait les ennuis qu'elle va nous cau ser maintenant qu'elle est réveillée ! Mais point n'est besoin de la réveiller, la question du contesté de Guyane, elle ne dort pas du tout, elle ne sommeille même pas. Depuis deux cents ans elle a fait assez tirer de coups de fusil et de coups de canon, assez disputer les hommes d'État et les diploma tes, assez écrire de rapports, de mémoires et d'in-quarto, pour qu'on ne la suppose pas en léthargie. A Paris même, de temps à autre, elle a agité les esprits. Mais c'est surtout là-bas, en Amazonie, qu'elle est vivante, qu'elle passionne. Nous avons en Amazonie une colonie française, nombreuse, riche et prospère autant qu'estimée. Eh bien, cette colonie» à cause de cette malheureuse question du contesté, se voit fréquemment en butte, de la part d'une population qui, pour tant, a beaucoup de sympathie.pour nous, à de fâcheuses suspicions. Il ne faut pas que les Allemands, les Anglais et les Américains soient écoutés, quand ils présentent nos frè res de l'Amazonie comme l'avant-garde de notre future ar mée d'invasion. Nous avons de grands intérêts dans ce mer veilleux marché du Brésil, dans cette admirable vallée ama zonienne; n'allons pas les sacrifier à la peur ridicule que nous causerait l'idée d'une délimitation à l'amiable. Pour s^être refusé à la très peu troublante aventure d'une commis sion technique, on ouvrirait pour l'avenir, pour un avenir prochain peut-être, la porte à toutes les aventures. Opportunité de la solution du différend. On se demandera peut-être, tout en reconnaissant l'utilité dune prompte solution à l'amiable et les heureux résultats quelle ne manquerait pas d'avoir, si le moment est réelle ment bien choisi pour faire au gouvernement du Brésil, mal- iD2 LES FRANÇAIS gré l'opinion de la presse officieuse, ministérielle, de Rio de Janeiro, une semblable ouverture. Il me semble que Je mo ment n'a jamais été plus opportun. En effet, le président du Conseil des ministres, M. le baron de Cotegipe, chef du parti conservateur actuellement aux affaires, s'est d'abord fait con naître par ses travaux sur les territoires litigieux de l'Em pire, et notamment sur le territoire des Missions, contesté entre le Brésil et l'Argentine. L'honorable et illustre homme d'État après s'être toujours prononcé en faveur de la solu tion à l'amiable, mais aussi prompte que possible, des ques tions pendantes à propos des territoires contestés entre le Brésil et les nations qui l'entourent, vient, en septembre dernier, à peine en possession du pouvoir, d'arriver au rè glement du différend avec l'Argentine. Ce réglementa été un véritable événement, un coup de foudre pour toute l'Amérique du Sud, qui n'avait cessé de redouter depuis cinquante ans un conflit toujours imminent entre les deux grandes nations sud- américaines à propos de ce territoire des Missions. Ajoutons aussi que le gouvernement du Brésil ne voit pas sans une certaine inquiétude la France écouler ses récidivistes dans une colonie qui n'est séparée de la province de Para que par un territoire déjà peuplé aujourd'hui d'esclaves fugitifs et de soldats déserteurs, et cette particularité le rend tout favora ble à l'idée d'une solution immédiate. On voit donc que le moment n'a jamais été plus opportun pour que les ouvertu res de la France en vue d'un règlement, après étude préala ble sur les lieux, puissent être accueillies favorablement par le gouvernement de Rio. Dans son numérodu 25 mai 1885, le Jornal do Comercio, la plus grande feuille du Brésil et de l'Amérique du Sud, grand journal officieux de Rio de Janeiro, organe de la plus haute importance, éminemment grave et respecté, non moins que ministériel, étudiant la question du contesté franco-bré silien, conclut ainsi : « Si pour arriver à un arrangement à l'amiable et honora ble pour les deux pays, on a recours à l'ancienne méthode, il y a peu de chance de voir aboutir les négociations. EN AMAZONIE i'5ï a Aucun diplomate brésilien ne peut se targuer d'être plus patriote que Araujo Ribeiro, ni plus éclairé que le vicomte d'Uruguay. Aucun diplomate français ne peut se croire plus habile que le baron Rouen, ou mieux au courant de la ques tion que le baron His de Butenval. Là où ces négociateurs #ont fait naufrage, naufrageront aussi les autres. « Le moyen qui paraît le plus raisonnable est la nomina tion d'une commission mixte, franco-brésilienne, comme celles qui devaient fonctionner en 1817 et 1840. Les com missaires de chacun des deux pays iraient étudier le terri toire litigieux, en faire la carte, et, sur les données fournies, les deux puissances résoudraient directement la question ou la soumettraient à un arbitrage. « Le moment est propice. La France est à la recherche d'un territoire colonial pour reléguer ses récidivistes. La philan thropie de la majorité républicaine répugne à colloquer ces malheureux sous des climats meurtriers. Le propre député de Cayenne refuse, au nom de sa colonie, le don fatal que la France veut faire à la Guyane. Eh bien, il y a un moyen pour la France de trouver de suite un territoire de reléga tion pour ses récidivistes. Dans la partie du territoire con testé que le vicomte d'Uruguay proposa à la France, c'est-à- dire entre l'Oyapock et le Carsevenne, existent des prairies saines, fertiles, chaudes mais non humides, où pourraient vivre honnêtement ces dégradés. La France a donc, par con séquent, des raisons spéciales pour entrer en accord avec nous. « Ceci est déjà connu dans les hautes régions politiques de la France, et le sera mieux encore après la prochaine dis cussion de la loi des récidivistes à la Chambre des députés, ou est revenu le projet amendé par le Sénat. On dit que M. Francome député de Cayenne, parlera dans ce sens '(»), « Pour ce qui est de notre Brésil, nous voyons tous les avantages d'une solution immédiate et à l'amiable. S. M. Pe dro II recueillera la gloire d'avoir pu régler un différend 1. Ecrit en i885. i54 LES FRANÇAIS séculaire; la province de Para, celle de l'Amazone, cette somptueuse Amazonie qui vit oubliée, inquiète, mécontente où fomentent déjà des germes de séparation, — tel est le dégoût que soulève chez elle l'indifférence du sud pour les intérêts les plus vitaux du pays, — verront disparaître les craintes de futures complications; la colonie française de ces deux grandes provinces, colonie riche, nombreuse, estimée, influente, recevra avec des bénédictions une solution qui lui permettra de travailler et de se développer sans attirer les soupçons. « Deux siècles de négociations, de traités, d'actes belli queux, c'est assez. La commission mixte est la préface d'un arrangement diplomatique irrévocable et définitif. « Les intérêts français sont considérables en Amazonie. Il y a plus. Quand partit de Para O senhor Henrique Cou- dreau, la Chambre de commerce de Para lui remit une péti tion pour le ministre des affaires étrangères de la République française, sollicitant le prolongement de la ligne française de vapeurs qui va déjà de France aux Antilles et à Cayenne jusqu'à la ville de Para. Les relations entre la France et le Brésil deviennent chaque jour plus étroites. Il est néces saire de les rendre de plus en plus cordiales. La commission mixte y contribuerait largement et établirait entre les deux nations une paix, une alliance perpétuelles. « Ajourner un problème n'est pas le résoudre. Résolvons le problème du contesté de Guyane par la nomination d'une commission mixte pour en finir avec le litige. » Voilà donc, la chose est assez claire, une excellente occa sion qui nous est offerte par le Brésil, de régler le différend séculaire du contesté de Guyane. Les idées du grand journal officieux de Rio de Janeiro sont très loyales, très honnêtes, très sages et très pratiques, je m'y rallie sans arrière-pensée et viens chaudement les recommander. Empressons-nous de saisir aux cheveux cette occasion unique qui se présente à nous, acceptons les avances qui nous sont faites, et agis sons. EN AMAZONIE ï 55 Moyen le plus simple de résoudre la question. Il ne reste plus à aborder qu'une seule objection, mais elle est grave. Il ne doit être si aisé, dira-t-on, de résoudre cette question du contesté franco-brésilien, puisque les plus illustres diplo mates et hommes d'État delà France, du Portugal et du Brésil y ont échoué; puisque, après vingt-quatre traités ou conven tions, on voit moins clair que jamais dans l'affaire. Il est hors de doute, je le crois, que si Ton ne se propose, comme on l'a fait jusqu'à ce jour, que d'expliquer le traité d'Utrecht et les vingt-trois autres qui lui servent d'explication, on n'arrivera à rien, car ce traité et ses vingt-trois commen taires sont, dans leurs détails, d'une incompréhensibilité transcendante. Je me suis appliqué à l'étude de ces œuvres _ diplomatiques ; j'ai lu les dissertations auxquelles elles ont donné lieu, un peu partout, et dans le sein même de la Société de géographie, de la part de M. d'Avezac, répondant à Caë- tano da Silva, il y a quelque trente ans. Eh bien, je suis forcé de l'avouer, j'ai trouvé tout cela obscur jusqu'au sublime. Je n'y ai rien compris. Ou plutôt, pour parler plus exactement, j'ai compris tout ce que j'ai voulu.Si cela pouvait être agréable, je me mettrais à démontrer, tout de suite, d'une façon bien évidente, que nous avons droit à la totalité des territoires qui s'étendent jusqu'à l'Amazone et au Rio-Negro. Mais si, d'aventure, il se trouvait à côté de moi un Brésilien, iî n'aurait, de son côté, aucune peine à démontrer, d'une façon non moins évidente, que le Brésil a un droit bien fondé sur tous les territoires qui s'étendent jusqu'aux Tumuc-Humac et à l'Oyapock. Cependant, il est une chose sur laquelle nous tombons d accord. Il existe, entre la France et le Brésil, dans la Guyane du Sud, un territoire qui est contesté : voici un fait absolu ment indéniable. Il est difficile de déterminer d'une façon précise les droits de chacun, puisque, depuis deux cents ans, cent cinquante diplomates de marque ont en vain peiné à i 56 LES FRANÇAIS la tâche. Les Brésiliens ne veulent pas cependant, et nous non plus nous ne voulons pas, — bien que nous n'ayons pas envie de nous canonner pour de telles misères, — renoncer purement et simplement à des droits acquis. Ehbien, puisque la diplomatie n'a réussi, — ce qui était un peu autrefois le rôle de la diplomatie, — qu'à en embrouiller extraordinaire- ment la question, si nous laissions là la diplomatie et ses énigmatiques documents, et si nous remettions au simple bon sens la solution de l'affaire ? Si nous proposions au Brésil, au lieu de discuter avec lui sur des droits hypothétiques ou périmés, de faire un partage équitable à l'amiable? que dis-je proposer! si nous acceptions, veux-je dire, ce que le Brésil nous propose? Voyons quels sont les territoires qui sont bien réellement contestés, non pas dans l'imagination exaltée, l'ardeur intransigeante de quelques chauvins isolés, mais dans la réalité historique. Puis, après étude technique sur les lieux des territoires réellement en litige, partageons. Ainsi débarrassés de l'encombrant bagage diplomatique, table rase étant faitedes vingt-trois inexplicables explications du traité d'Utrecht, l'édifice étant nettoyé de la végétation parasite qui le cache, tablons sur le statu quo. Ce qui est actuellement sous l'influence française restera français, sous l'influence brésilienne restera brésilien; ce qui est réellement neutre sera partagé. C'est là le principe dont s'est servi le baron de Cotegipe pour résoudre tous les différends terri toriaux du Brésil avec les nations limitrophes. Ce principe me paraît, dans l'espèce, parfaitement acceptable. Le statu quo. — Le pays contesté. — Méthode à priori et méthode expérimentale. Pour bien établir le statu quo, résumons et concluons. Le traité d'Utrecht dit, en substance, que S. M. T. F, aura la possession des deux bords, des deux rives de l'Ama zone. Quelle que soit la bonne volonté qu'y puisse mettre notre patriotisme, nous ne pouvons croire de bonne foi, que cette renonciation, de la part de Louis XIV, implique seule- EN AMAZONIE i57 ment renonciation par la France à la navigation du grand fleuve. Mais est-ce à dire que le traité d'Utrecht nous enlève la totalité du bassin septentrional de l'Amazone. Non; il n'est nullement question de cela. Le traité d'Utrecht, tout en nous écartant de la rive septentrionale du fleuve, laisse indé terminée la frontière des territoires de l'intérieur. Pour ce qui est des territoires de la côte, le traité laisse au Portugal les terres du Cap de Nord et nous donne pour limite la ri vière de Vincent-Pinçon. Or, la vérité vraie est quenotrepléni- potentiaire n'avait pas la moindre idée de la difficulté géogra phique qu'on lut proposait, et que c'est en pleine connais sance de cause que les Portugais essayèrent de faire prendre pour l'Oyapock cette rivière de Vincent-Pinçon qui n'était autre que l'Amazone, et de faire accepter, sous la dénomina tion, d'ailleurs vague et arbitraire, de terres du Cap de Nord toute la région comprise entre le fleuve et notre frontière orientale incontestée. Toutefois, notre diplomatie n'accepta jamais cette confusion, et, depuis le traité d'Utrecht, elle a réclamé constamment pour limite Carapapori, bras septen trional du delta de l'Araguary, l'Araguary, puis, de ce fleuve, une ligne droite tirée vers l'ouest jusqu'au rio Branco. De puis l'obstruction du Carapapori, vers la fin du siècle dernier, on n'a cessé de demander comme frontière la totalité du cours de l'Araguary et la fameuse ligne vers le rio Branco, quitte à offrir une compensation dans les territoires de l'intérieur,- pour les terres revendiquées d'entre Carapapori et le bas Ara- guary. La frontière historique du pays contesté est donc l'Araguary et la ligne vers le rio Branco. Nous avons un droit diplomatique sur les territoires se trouvant au nord de cette frontière. Mais entre ces droits diplomatiques qui représentent les prétentions extrêmes de la France, et la possibilité d'un ac cord, il y a un abîme. Il est bien évident que le Brésil n'ac ceptera pas de tabler avec nous sur de telles prétentions. La seule affirmation officielle par notre gouvernement de sem blables revendications, aurait pour résultat immédiat de nous mettre en fort mauvais termes avec l'empire. Un médiocre i58 LES FRANÇAIS arrangement vaut mieux qu'un bon procès. Et d'ailleurs il faut bien tenir compte du principe du fait accompli, principe qui, en Amérique et partout, régit et simplifie cette question toujours obscure des pays contestés. Nous ne pouvons plus aujourd'hui faire valoir nos préten tions jusqu'au rio Branco, le rio Branco ne saurait être con testé, car les Brésiliens l'exploitent et le peuplent. Les ter ritoires indéterminés de l'intérieur sur lesquels nous pouvons revendiquer un droit diplomatique ne sauraient être étendus à l'ouest, au delà des contreforts du système des Montagnes de la Lune; au sud, au-dessous des derniers points occupés par la colonisation brésilienne en amont des affluents de gauche de l'Amazone, entre Manâos et Macapâ. Ces territoi res, purement indiens, libres de toute influence brésilienne, presque inconnus, ou pour mieux dire, n'ayant été visités que par de très rares explorateurs, — deux, Crevaux et moi, — forment une zone assez étroite au sud des Montagnes centrales. Tel est notre contesté diplomatique dans les terri toires de l'intérieur. Mais déjà, la réserve absolue de nos droits sur ces terri toires au sud des Montagnes centrales, ainsi délimités, serait probablement de nature à empêcher toute entente, si nous n acceptions pas, en principe, le système des compensations. Il nous faut consentir, virtuellement, à renoncera nos droits sur ces territoires, moyennant une compensation sur la côte. Avons-nous donc un si grand intérêt à nous annexer le versant méridional des Tumuc-Humac et des Montagnes de la Lune? En admettant la possibilité de les obtenir sans dépenser, chose peu probable, pas mal de millions et de sol dats, je crois que ce ne serait pour la France qu'une nou velle charge sans compensations sérieuses. C'est la prairie de la côte, la côte elle-même qui nous importent. Et puisque, historiquement, l'obstruction du Carapapori qui nous a obligés, pour avoir une frontière sérieuse, de ré clamer pour limite l'embouchure, aujourd'hui unique, de l'Araguary, nous a amenés aussi à offrir pour ce fait une EN AMAZONIE 15g • compensation dans les territoires de l'intérieur, oh ! aban donnons sans regret tous ces territoires au sud des Tumuc- Humac et des Montagnes de la Lune, moyennant des com pensations, même modestes, sur la côte. Nos droits diplo matiques sur ces territoires sont incontestables, mais, pour arriver à une entente, offrons de les abandonner en échange d'une compensation dans le Mapâ et les ferres du Cap de Nord. Et alors, acte pris du principe accepté, nous délimi terons définitivement le pays contesté de la manière sui vante : l'Oyapock, l'Araguary et la ligne de partage des eaux entre les sources de ces deux fleuves. Si nous nous souvenons maintenant qu'en i856 le Brésil nous a offert la limite de Carsevenne et que nous lui avons offert alors celle de Tartarougal-Grande, à i35 kilomètres plus au sud, nous nous rendrons compte qu'il ne serait pas impossible de nous entendre, puisqu'il ne reste de contesté que le Mapâ, entre Carsevenne et Tartarougal, c'est-à-dire un territoire de 60 000 kilomètres carrés, peuplé de 600 ha bitants civilisés. Toutefois, n'oublions pas que nous ne renonçons, virtuellement, aux territoires du sud des Mon tagnes centrales, que pour obtenir, dans la région côtière, une compensation équitable. Pourquoi l'entente ne s'est-elle pas faite jusqu'à ce jour? Parce qu'on a discuté sur des droits au lieu d'étudier des faits; on a voulu prouver au lieu de se borner à constater. La méthode diplomatique appliquée au règlement de ce différend est mauvaise, puisque voici deux cents ans qu'elle échoue. Elle échouerait encore; il faut l'abandonner et re mettre à une autre méthode, la méthode scientifique, le rè glement du différend. La méthode à priori est condamnée, il faut adopter la méthode expérimentale. Règlement du différend par une Commission fran co-brésilienne d'exploration du pays contesté. Dans ces conditions, quel est le moyen de solution à Iamiable qui se présente de suite à l'esprit, qui s'impose? Celui que nous indiquent les Brésiliens. Une Commission i6o LES FRANÇAIS franco-brésilienne pour l'exploration du territoire contesté. Cette Commission explorerait, étudierait les territoires liti gieux, et donnerait avec son rapport un projet de frontière projet unique si le commissaire français et le commissaire brésilien arrivaient à s'entendre, double dans le cas contraire. Sur ces données, les deux gouvernements pourraient, ou rati fier purement et simplement, ou s'en remettre à un arbi trage franco-brésilien ou étranger, statuant sur les données de la Commission mixte. Car enfin, pour la première fois, toutes les données véritables du problème auraient été réunies. Mais, dira-t-on, puisqu'il s'agit d'un procès qui dure de puis si longtemps, on doit, dès aujourd'hui, posséder une foule de documents. On n'a pas besoin de nommer une commission d'exploration, de refaire encore une fois la carte du territoire contesté. Erreur, mille fois erreur; cette carte n'a jamais été faite, et là est, précisément, le piquant de l'histoire. Les diplomates ont disserté doctement sur des dif ficultés géographiques, sans avoir sous les yeux la moindre carte d'ensemble un peu avouable. Je n'insiste pas, car l'étude des fantaisies géographiques de ces messieurs relève du Cha rivari et non de la Société de géographie. J'arrive de là-bas et je sais ce que je dis. Il faut donc commencer par faire la carte du pays. Ni Rey- naud en i838, ni José da Costa Azevedo en 1864, ni moi en 1883, n'avons pu étudier plus de la dixième partie de la contrée. Or, il importe d'en saisir et fixer une bonne fois la topographie d'ensemble ; car ces terres, surtout dans la partie littorale et spécialement pour ce qui est du Mapâ et des ter res du Cap de Nord, sont soumises à de continuelles modi fications topographiques. Elles sont sans cesse bouleversées par les apports de l'Amazone et par de profondes et rapides commotions géologiques qui affaissent ici et soulèvent là. Elles sont, dans leurs détails, "en formation et déformation incessantes; dans leur ensemble, en croissance régulière. Exactement comme dans les deltas des grands fleuves, on voit, entre l'embouchure de la Mapâ et celle de l'Araguary, EN AMAZONIE IO-T les alluvions modernes, le quaternaire actuel, faire reculer la mer et bouleverser tous les jours le relief des apports récents. Ainsi, le canal de Carapapori a disparu, les lacs du Mapâ ont été bouleversés: les relevés de Roumy et de Dor, les com mandants du poste français de Mapâ de i836 à 1840, et ceux de José da Costa Azevedo en 1864, ne sont plus reconnaissa- ' blés. J'avais ces documents sous les yeux pendant mon voyage dans le Mapâ, et je pouvais constater, à chaque instant, qu'en quarante années ou même vingt, la physionomie du district s'était complètement transformée. Ceci pour les régions qui ont été étudiées. Mais il y a plus. Nous ne possédons encore aucun document sur la région marécageuse des lacs côtiers entre l'embouchure de la Mapâ et celle de l'Araguary, ni sur l'île Maraca, ni sur les hauts de Tartarougal, de Coujoubi, de Fréchal, de Mapâ-Grande, de Mayacaré, de Carsevenne, de Counani et de Cachipour. Il nous faut donc, avant tout, établir une bonne carte des territoires litigieux. Donc, envoyez une commission, j'entends une commis sion de vrais explorateurs et non pas de grands fonctionnai res ou de diplomates, une commission modeste, sans grand appareil, étudier le pays. Cette mission vous renseignera sur les populations, leur vie économique et politique, leur distri bution, leur race, sur l'économie générale des prairies, des lacs et des forêts, et vous ramassera, pour ainsi parler, les matériaux d'une monographie encyclopédique du pays con testé franco-brésilien. En un an, la besogne pourrait être terminée. Quand on se sera bien rendu compte de la valeur exacte des districts contestés, de la répartition par rivière des populations aborigènes ou émigrées, de la valeur comparée des terres des différentes régions, — alors, mais alors seule ment, on pourra s'entendre pour le partage à l'amiable. Ce n'est pas à l'aveuglette qu'on peut tracer une frontière dans un territoire grand comme le tiers ou le quart de la France. Il faut bien connaître l'ensemble et les détails pour procéder à un partage équitable. Car, ne croyez pas qu'après deux siècles, le Brésil ni la France puissent se contenter d'une frontière par à peu près, tracée dans les chancelleries. i62 LES FRANÇAIS Mais, dira-t-on, par quel procédé pratique arriver à cons tituer cette Commission franco-brésilienne d'exploration du pays contesté de Guyane? On commencera, n'est-ce pas, par disputer sur les frontières? Mais jamais on ne s'entendra; vous faites une pétition de principes. 11 est bien certain que, si les deux gouvernements commencent par échanger des notes à ce sujet, la chose sera longue à aboutir. La diplo matie vit surtout d'ajournements. Et si ces casuistes se met taient de nouveau à ressasser, à propos de la malheureuse ri vière de Vincent-Pinçon, leurs pénibles élucubrations de géographie intentionnelle, nous en aurions probablement pour bien longtemps encore avant de voir la question avan cer d'un seul pas. Mais voici qui me semble beaucoup plus pratique, plus expéditif. Le gouvernement français, prenant acte des décla rations de la presse officieuse brésilienne, ou profitant de la première réclamation du chargé d'affaires du Brésil au sujet du territoire contesté, — il y en a tous les six mois, — nomme une Commission chargée d'explorer, d'étudier, aux points de vue géographique, ethnographique, économique et autres, la région litigieuse. Pour cela, point n'est besoin d'at tendre quoi que ce soit; la Commission pourrait être nom mée dès demain.On n'a pas besoin de l'autorisation du Brésil pour envoyer une mission scientifique dans le pays contesté. Le Brésil, lui, ne nous a pas demandé notre assentiment pour envoyer les siennes dans le Mapâ. La Commission nommée, le gouvernement français informe du fait le gouvernement brésilien, et l'invite à envoyer également, dans la même ré gion, une Commission scientifique brésilienne, afin, expli querait notre diplomatie, d'arriver à régler à l'amiable le dif férend, après étude technique de la contrée. J'ai la convic tion que, si l'on procède ainsi, la double Commission peut commencer à fonctionner dès le printemps prochain. En toutcas, la France aurait toujours son étude complète du territoire litigieux, ce qui serait notre plus solide argu ment devant un arbitrage. Mais le Brésil, dont nous avons vu plus haut les sentiments à ce sujet, ne manquera pas de ré- EN AMAZONIE i63- pondre à nos ouvertures et d'envoyer sa Commission. Peut- être même, d'ici à fort peu de temps, étant données les dis positions dans lesquelles on se trouve à cet endroit à Rio de ' Janeiro, des propositions officielles nous seront-elles faites dans ce sens. Donc, il n'y a aucun inconvénient à ce que .nous prenions les devants, et, ne faisant que nous inspirer d'une idée brésilienne, nous dépêchions là-bas une mission pour faire la topographie de la contrée. Car-, pour nous, il y a urgence, et maintenant que nous savons le fer chaud, il faut nous mettre à le battre. Il n'y-a aucune nécessité à s'en tendre, par télégraphe, sur le choix de commissaires, et aies envoyer solennellement faire campagne commune. Les deux missions peuvent opérer séparément. L'essentiel, pour nous est de ne pas laisser se refroidir l'occasion. Que dirai-je de plus? Je ne suis pas un inventeur, je ne viens pas faire l'article pour une nouveauté suspecte. Je viens simplement rappeler que par trois fois, en 1814, en 1817 et en 1841, le vieux compte louche allait être apuré, grâce à la nomination d'une Commission technique franco^brésilienne. La première fois, la France Seule envoya son dé légué ; la troisième fois ce fut le Brésil ; la seconde , per sonne ne bougea. Si, à ces époques, on s'en est tenu à l'in tention, c'est que nous nous.désintéressions alors un peu des questions coloniales, et que nous rie savions pas assez tous les maux, comme tous les biens, dont ces questions-là sont grosses. Depuis, nous avons payé assez cher pour ac quérir un peu d'expérience. Aujourd'hui, une nouvelle occa sion se présente, le Brésil nous fait officieusement des ou vertures. Acceptons, et allons de l'avant. Le Brésil, lui, en a déjà fini avec tous ses contestés Du cote de Venezuela, du Pérou et de la Bolivie, il y a déjà quelques années; du côté de l'Argentine, il y a quelques mois II ne lui reste plus que celui de Guyane. Pour nous la vieille monarchie nous a légué, ici et là, des droits, mais aussi des embarras et des difficultés. Réglons nos différends cest faire de la politique coloniale sérieuse. Mais en même temps, ayons confiance, car la France ne sera pas. au-dessous* i64 LES FRANÇAIS de sa tâche; elle saura avec honneur, justice et profit, liqui der le bilan du passé. Et quand une nation amie vient nous dire : « Réglons notre vieux différend, pour établir entre nos deux pays une paix et une alliance perpétuelles, » nous n'avons qu'à accepter avec empressement cette loyale et fraternelle invi tation. Concluons en disant avec les Brésiliens : « Ajourner un problème, n'est pas le résoudre. Résolvons le problème du pays contesté de Guyane par la nomination d'une Com mission franco-brésilienne pour en finir avec le litige. » CHAPITRE VI LES INDIENS DE L'AMAZONIE Parmi les territoires sur lesquels s'exerce dans le monde l'action des Européens, il en est que la race blanche est en état de peupler par elle-même, comme le Canada, l'Algérie et la Tunisie, l'Australie, les États-Unis; d'autres où elle ne peut que se superposer à la race locale, comme l'Indous- tan, l'Indo-Chine, les Philippines et la Malaisie; d'autres enfin qu'elle ne peut non seulement peupler, mais même pénétrer, qu'en se croisant avec la race indigène. Sont dans ce dernier cas les régions intérieures de l'Amérique tropicale. Chose singulière, au Canada, aux grands lacs de l'Amé rique du nord, les Français ont toujours été et sont demeu rés encore aujourd'hui les bons amis des Indiens avec lesquels ils se sont mêlés et ont formé une population métisse importante. Au Brésil, lors de la conquête française, les indigènes témoignèrent à notre égard du plus grand enthousiasme, de la bonne volonté la plus inaltérable. Ce point mérite même un développement spécial. Nous sûmes tirer au Brésil, de l'alliance avec les Indiens, tout ce qu'elle pouvait nous donner; et, par une contradiction singulière, nous semblons avoir toujours pris à tâche en Guyane de persécuter les Caraïbes, frères pourtant des Tupis, nos alliés du Brésil. Nous fîmes cependant au Brésil œuvre d'initiation, mais au profit des Portugais, qui continuèrent là-bas, avec le plus admirable succès du reste, la politique que nous leur avions enseignée; de même que les Anglais mirent à profit dans l'Inde celle qu'ils avaient apprise de i66 LES FRANÇAIS Dupleix : tuant un peu trop sans doute et ne croisant pas assez, je parle des Portugais, mais croisant cependant puis que aujourd'hui le Brésil existe, tandis que la Guyane fran çaise n'existe pas. A Maranhâo, et plus tard à la baie de Rio, les Français firent toujours le meilleur ménage avec les Indiens. Qu'on relise le vénérable Ferdinand Denis, le Brésil français de Paul Gaffarel, les études de l'excellent Gabriel Gravier. Ou remontant bien plus haut dans l'histoire, qu'on parcoure les pittoresques relations de Jean de Léry, de Claude d'Ab- bevilJe, et de Yves d'Évreux. « Les sauvages aiment mieux les Français que toutes autres nations qu'ils aient prati quées, » dit le docte et consciencieux Ramusio. « Nous « commencions, dit le chef Japy Ouassou à Razilly, nous « commencions déjà à nous ennuyer tous de ne plus voir « venir les Français, et nous délibérions d'abandonner ce « pays et de passer le reste de nos jours privés de la « compagnie de nos bons amis les Français, sans plus « nous soucier de haches, de couteaux, de serpes et d'autres « marchandises. » Quand Salema fit son expédition, 8 ooo Tupinambas, nos auxiliaires, se firent tuerou réduire en esclavage plutôt que de forfaire àl'engagementqu'ils avaientjuré de resternosparfaits alliés. Quand les navires normands et bretons abordaient au Brésil, les parfaits alliés offraient à nos matelots les plus belles filles des tribus. Les capucins français du Maranhâo ayant eu une fois l'idée d'interdire cette coutume consacrée, les chefs indigènes s'en plaignirent vivement. « Ils esti- moient, » dit Claude d'Abbeville, «que c'estoit un mépris « pour eux et un grand mécontentement pour leurs filles, « quelques-unes desquelles, comme toutes désespérées, « disoient se vouloir retirer dans les bois, puisque les Fran- « çois qui sont leurs bons compères (ainsi les appellent-ils) « ne les vouloient plus voir. » En I5QI, l'Anglais Knivet, ayant vu les Tamoyos massacrer ses compagnons, s'écria qu'il était Français. « Ne crains rien, » lui dirent alors les sauvages, « car tes ancêtres ont été nos amis, et nous les INDIEN MACOUCHI. (D'après une photographie.) EN AMAZONIE «^9 « leurs, tandis que les Portugais sont nos ennemis et nous font « esclaves ; c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme a tu l'as vu. » Mais quelquefois cet ingénieux subterfuge ne réussissait pas. Les Indiens n'aimaient que nous, ils étaient , en guerre avec tous les autres blancs. En i55o, le Hessois Hans Stade est pris par un chef fameux de cette époque, Ko- * niam Bebe. Hans Stade insinue que la Hesse et la France sont le même pays : « Mensonge I s'écrie Koniam Bebe, on « ne peut plus tuer un Portugais sans qu'il invoque la qualité 1 « de Français. J'en ai mangé.cinq, comme toi ils se disaient « tous Français. » Cependant le terrible chef, considérant la l chevelure blonde de l'Allemand, se dit que c'était peut-être un Français qu'il allait condamner à mort, et, dans le 1 doute, il voulut bien considérer l'accusé comme innocent. Ce qui prouve que les principes du droit naturel et de l'équité sont familiers à certains chefs cannibales. Les navires ne repartaient jamais sans laisser quelques matelots dans le pays pour y apprendre la langue, et un corps d'interprètes s'était formé. Souvent ils s'établissaient dans le pays, et si le Brésil était resté français, nous y aurions aujourd'hui vingt millions de métis. Dans l'Amérique du Nord, même chose. On connaît l'a necdote fameuse. « Veux-tu savoir, dit un chef Peau-Rouge, quelle est la nation que j'aime le plus? Tiens, dit-il, en por tant la main vers l'épaule et en montrant toute la longueur du bras : Voilà comme j'aime les Français; puis baissant la main jusqu'au coude : Voilà pour les Espagnols; il la baisse , jusqu'au poignet : Voilà pour les Anglais; enfin, montrant le bout des doigts : Voilà pour les Yankees. » Quel singulier peuple nous sommés ! C'est nous qui avons toujours les meilleures idées du monde, mais nous ne savons jamais les appliquer. Le Brésil a fait sa fortune avec la doctrine de nos matelots normands-et bretons. Et déjà, en 1721, nous voyons un sieur Claude Guillouet d'Orvillers, de sa profession gouverneur de Cayenne, déclarer; dans un rapport officiel, qu'il préfère « un seul nègre à mille de cette moraille. » Le perspicace et bien pensant fonctionnaire avait LES FRANÇAIS pris les Galibis pour des sectateurs de Mahomet. Et aujour d'hui, parlez des Indiens à quelque affreux nègre de Cayenne il vous répondra en se rengorgeant. « Nous ça Fancé, mais ça sauvage là,yépas moun. » C'est-à-dire:Vous et moi nous sommes des Français, des citoyens, des électeurs, mais les Indiens ne sont pas même des hommes. Il est bon toutefois de remarquer une chose, c'est qu'au Brésil, les métis de blanc et d'indien parlent le pur portugais, et n'ont pas été obligés d'inventer pour leur usage personnel cet affreux charabia que l'on appelle, à Cayenne, le quéole. Si la Guyane française n'a guère été pour nous, depuis près de trois siècles, qu'un champ d'expériences malheureu ses, la raison principale en a été l'inutilisation de la race indigène. Il suffit de parcourir un ouvrage élémentaire de statistique pour s'apercevoir que, dans les Etats continentaux de l'Amé rique tropicale, c'est la race indigène qui a été le plus puis sant auxiliaire de la civilisation. Les Indiens et les métis de blancs et d'Indiens forment dans cette Amérique chaude plus des trois quarts de la population totale. Pour ne prendre l'exemple que de deux pays absolument similaires à notre Guyane française, quant aux conditions de peuplement, le Venezuela et le Brésil, on est frappé tout d'abord de voir qu'ils sont chacun cinq fois plus densément peuplés que notre colonie. Il est aisé de trouver l'explication de ce fait. Dans chacun des deux États précités, la proportion des métis de blancs et d'Indiens est d'environ quarante pour cent de la population totale, tandis que dans la Guyane française cette proportion n'est guère que de un pour mille. Les nègres introduits comme esclaves ont pu donner de bons résultats dans des petites îles comme la Martinique, la Jamaïque ou même Cuba, ou bien encore dans des territoires de pénétration facile comme la Louisiane et le bas Mississipi; mais, en Amérique du Sud, pour ouvrir les sombres déserts des plateaux intérieurs, les explorer, les maîtriser, condition sans laquelle il n'y a pas de prise de possession, de colonisa tion véritable, il n'existe qu'une seule face de pionniers : les INDIENNE MACOÙCHI. (D'après une photographie.) SW, EN AMAZONIE 173 indigènes et les métis d'Indiens et de'blancs. L'histoire de tous les États de l'Amérique chaude est là pour affirmer cette vérité. « Dans l'Amérique tropicale, dit Couto de Magelhans, la K race blanche pure s'affaiblit de corps et d'esprit dès la « troisième génération ; les Portugais n'ont dû de former « une race stable qu'en croisant avec les Indiens. » Je crois aux nègres. Ils ont leur utilité, comme les Austra- , liens, les Tasmaniens, les Samoyèdes, les Eskimaux, les • Veddas. En se croisant avec les blancs ils donnent parfois, et même souvent, des hommes d'une superficie remarquable et même des hommes d'une valeur réelle. Admettez que nous traiterons les nègres en pupilles et les mulâtres en auxiliaires, et nous sommes d'accord. Bien. Mais au point de vue de ce qui nous occupe maintenant, l'Amérique chaude, pensez-vous 'que le nègre vaille l'Indien? Moi, je ne le crois pas. D'abord les nègres ne sont pas chez eux; comme nous, ils sont étrangers dans cette terre. Ce sont des esclaves importés. Ils ne se sont maintenus en nombre que grâce à un recrutement annuel en Afrique, d'autant plus abondant que la mortalité des esclaves était plus forte en Amérique. Et aujourd'hui, combien sont-ils ces nègres? Pour 5oo 000 dans l'Amérique latine, vous comptez 3o millions d'Indiens et de métis d'Indien et de blanc. Voici pour l'acclimatement. D'autre part, quelle espérance fondez-vous sur ces gens-là? J'en demande bien pardon aux fanatiques de la négromanie intolérante et exclusive qui a fait école chez nous, mais où avez-vous vu les nègres aban donnés à eux-mêmes enfanter quelque part quelque chose qui ressemblât à la civilisation? Les Indiens, eux, du moins ont produit, seuls, bien absolument seuls, les merveilleuses civilisations du Pérou et du Mexique. Et qu'ont-ils produit en Amérique, après deux siècles d'éducation, ces nègres ? Cayenne, la Martinique, Haïti et les bataillons de moricauds combattant contre les nordistes pendant la guerre de sécession t-eux qui s enthousiasment pour nos nègres d'Amérique, s'in- spirant d'un sentimentalisme démodé, ne connaissent guère i74 LES FRANÇAIS pour la plupart, nos compatriotes les Dahoméens de là-bas. Moi, je les connais, j'ai vécu plusieurs années avec eux, et d'ailleurs ne les hais point du tout. Seulement je trouve bête de faire la bouche en cœur et de leur dire « frère et ami ». Il faut les utiliser, à leur plus grand bien, mais aussi au nôtre. Seulement, voilà, je crois qu'on ne peut guère les utiliser. Tandis que les Indiens, eh bien! c'est à eux que l'on doit ces deux résultats qui, en somme, ne sont pas méprisables, le Brésil et la Colombie. Ceci posé, voyons ce qu'il y aurait à faire aujourd'hui pour tirer le meilleur parti possible de ces Indiens, dont l'inutili- sation a été une des causes principales du marasme séculaire de notre colonie de Guyane. Ce n'est point la matière première, si l'on peut ainsi par ler, qui nous a manqué là-bas ; mais il a été fait autrefois dans notre colonie un bien fâcheux gaspillage d'Indiens. Vers 1750, les voyageurs, les auteurs les plus autorisés, attri buaient de 100 000 à 200 000 indigènes à notre possession de Cayenne. En 1750, 10 000 Indiens, au bas mot, travail laient aux exploitations agricoles de Guatemala et de l'Oya pock. Ce dernier fleuve et le Kourou se peuplaient d'indigènes et de métis. Et remarquons cette coïncidence, cette époque fut celle de la plus grande prospérité de la Guyane, qui était alors une de nos plus importantes colonies de plantation. En 1763, les réductions d'Indiens furent supprimées. Les Indiens se dispersèrent, le métissage s'arrêta. Depuis, les Indiens furent tenus en mépris systématique par toutes les administrations qui se succédèrent. Et aujourd'hui la colo nie, cherchant fiévreusement partout une émigration qu'elle ne trouve nulle part, se meurt faute de bras. Depuis cent cinquante ans, dix ou douze tribus ont disparu. Aujourd'hui le nombre total de nos indigènes est réduit à 20000 au plus. Les statistiques'officielles le restreignent à 6 000, 5 000 et même 2 5oo ! Cinquante Indiens à peine tra vaillent temporairement, et d'une façon fort irrégulière, chez les civilisés. Sur la côte on ne compte plus qu'une seule tribu, celle des Galibis, qui habitent à l'Iracoubo, à la Mana a 3 D 3 O C D G. ai > I-I U en Z 3 z z o EN AMAZONIE 177 et au Maroni. Dans l'intérieur on en connaît seulement sept : les Émérillons, les Poupourouis, les Aramichaux, les Aco- • quas, dans les plateaux du centre; les Oyampis, à l'Oya- [ pock; les Oyacoulets, entre l'Aoua et le Tapanahoni ; les ; Roucouyennes, à l'Itany. - Ces Indiens ne sont pas nombreux, sans doute, — quel ques milliers seulement, — mais, dans une contrée déserte comme la Guyane, où, en dehors d'une poignée de forçats, d'une poignée de nègres et d'une poignée de fonctionnaires, il n'y a plus personne, ces quelques milliers d'individus représentent une valeur qui est loin d'être négligeable. D'au tant plus que ce' sont précisément ces^ Indiens si injustement dédaignés qui sont les vrais maîtres du pays, les maîtres des rivières et des forêts, des marais et des cataractes, du secret de l'or et du secret dti caoutchouc. Fils des solitudes invio lées, les Indiens, trompés par nous, tristes, défiants, s'éloi- , gnent, se retirent dans leurs impénétrables déserts. Et nous, nous ne serons réellement les possesseurs de l'immense domaine que de vaines frontières étendent, bien inutilement, jusqu'aux Tumuc-Humac, que lorsque nous nous serons mêlés aux aborigènes, quand nous nous serons croisés avec eux. Ilneseraitpas encore trop tard pour essayer de tirer parti des quelques milliers d'Indiens dispersés dans les forêts de notre colonie, d'essayer de les amener à nous, de les civiliser, d'en obtenir ces métis précieux, grâce auxquels notre race pour rait enfin faire souche dans le pays. On ne fera, nous le savons, à cette idée philanthropique autant qu'utilitaire, aucune objection tant que l'idée se tien dra dans le domaine spéculatif, qu'elle se présentera comme principe abstrait sans virtualité de réalisation positive. Mais qu'on veuille faire passer dans la pratique l'idée acceptée pour bonne en théorie, et nous verrons surgir toutes les fins de non-recevoir habituelles. Aussi n'entends-je point présenter une panacée. Les maî tres de la science politique et de la sociologie ont suffisam ment plaisanté ce travers pour que je m'applique à éviter de 12 i78 LES FRANÇAIS tomber dans la maladie de l'innovation à outrance. Étant donné un mal, ou un besoin, vite une loi et un fonctionnaire et tout va pour le mieux. Je ne propose ni fonctionnaire ni loi. Je désire seulement exposer certain procédé spécial, cer tain mode particulier d'action, qui a admirablement réussi auprès des Indiens dans le grand empire limitrophe de notre colonie guyanaise. Le principe dont les Portugais, puis les Brésiliens se sont inspirés est fort simple.Il repose tout entier sur ces deux points : i" dans les pays peu connus, sauvages, il importe de donner à la plupart des missions scientifiques un carac tère moins académique, moins doctoral, moins spécial et moins abstrait, — moins azimuth et muséum, disait un Bré silien illustre, — mais plus utilitaire, plus pratique, plus humain; 20 que les missions scientifiques ainsi comprises doivent être constituées en permanence. Et ils créèrent des directeurs d'Indiens, naturalistes ou militaires, évangélistes ou astronomes, mais, avant tout, directeurs d'Indiens. Je me bornerai à donner sur la question des directeurs d'Indiens au Brésil quelques idées générales, certain qu'on n'aura aucune peine à en induire la proportion dans laquelle nous pourrions imiter l'institution de nos voisins, pour ten ter un nouvel essai en vue du relèvement de notre malheu reuse colonie de Guyane. Essai peu dispendieux, d'ailleurs, puisqu'il se réduit aux proportions modestes d'une mission scientifique absolument ordinaire, bien que d'un caractère spécial, nouveau pour nous; essai desplus aisés à tenter, puisqu'il ne nécessite aucu ne création, aucune innovation administrative ; essai nulle ment périlleux ni même inquiétant, puisqu'il se résume à une œuvre toute de science et de philanthropie. Le poste de directeurs des Indiens, au Brésil, est un poste ni administratif, ni politique, ni hiérarchique, mais seule ment philanthropique et scientifique. Il n'a point été inventé pour satisfaire aux appétits d'un fonctionnarisme besoigneux. En effet, c'est un poste deman- EN AMAZONIE 179 dantune très grande dépense d'activité. Et il n'existe qu'un seul directeur par province à Indiens. La mission principale du directeur consiste : i° à entrete nir des relations avec les chefs des tribus mi-civilisées, (al- deadas, mansas); 2° à appeler à la civilisation les Indiens sauvages [boçaes, bravos). Pour la première partie de sa mission, — rapports avec les Indiens civilisés, — il se rend auprès des différents chefs, si loin qu'ils puissent habiter dans l'intérieur; il va, pour ainsi dire, les chercher au fond de leurs retraites, il écoute leurs plaintes, pourvoit à leurs besoins, leur donne des cadeaux et leur distribue des honneurs. Il s'avance peu à peu dans les bois et les déserts, il y fonde des campements où il réunit des sauvages à qui il inculque, de son mieux, le goût du tra vail et l'amour de la propriété. II. doit savoir les gouverner par persuasion, insinuation, en sachant s'adapter intelligem ment, à eux. Les Indiens sont très sensibles au galon. Au Brésil les chefs indigènes (les tuxaus) reçoivent les mêmes honneurs qu'un capitaine de la garde nationale. C'est plaisir de cons tater combien ces bons chefs sont flattés, quand, accompa gnant à la ville leur directeur, ils se voient enfin prodiguer, par les autorités locales, toutes ces petites distinctions qu'ils ont, de longue date, si passionnément briguées. Qui oserait blâmer ces bons sauvages d'une passion si inoffensive, si na turelle, et qui les rend si aisément gouvernables? Le directeur choisit aussi parmi les jeunes Indiens ceux qui pourraient avoir des bourses dans les écoles ; il les. pré sente aux autorités et à ces personnes de bonne volonté que l'on rencontre toujours, et qui ne demandent pas mieux que de donner une famille nouvelle aux jeunes barbares fraîche ment débarqués de leurs forêts. Ces enfants, ces adolescents, transformés par l'école, parlant la langue civilisée, ayant appris un peu de la leur aux jeunes camarades de la ville, deviennent ensuite les propagateurs les plus zélés de cette civilisation qui les a si généreusement accueillis, et ils cons tituent.le trait d'union, le lien nécessaire entre "les maîtres ,8o LES FRANÇAIS du littoral et les maîtres de la forêt. La domestication des adultes est laborieuse, il est bien plus fructueux d'agir sur les jeunes générations. Les hommes restent dans le campement, le directeur leur donne quelques ustensiles de travail, et il en obtient en échange quelques enfants qu'il s'engage solen nellement à faire élever avec bienveillance. Par ce moyen, un directeur peut mettre en contact les centres civilisés avec des milliers de sauvages. Et, chose digne de remarque, ces pupilles parlent le portugais pur, et tous les demi-civilisés et toute la masse rurale du Brésil aussi. Pourquoi à Cayenne, à la Martinique, à Haïti, cette masse rurale, ces demi-civilisés parlent-ils un jargon français incompréhensible pour nous autres Français? Pourquoi le tairais-je ? j'ai été professeur de petits nègres pen dant deux ans, et depuis j'ai vu, au Brésil, les établissements d'instruction primaire et secondaire destinés aux jeunes In diens, aux jeunes métis d'Indien et de blanc. Eh bien, les résultats donnés par les derniers sont infiniment supérieurs à ceux donnés par les premiers. Si vous ne le croyez, ayez le courage de faire une vérifica tion. Faites-vous, comme moi-même, éducateur et instruc teur de petits négrillons, puis allez voir ce qui se passe à YAsylo de Para et chez les Educandos de Manâos. A i'Asylo da Providencia, sur la route de Brangança, près de Para et aux Educandos, dans la banlieue de Manâos, sont recueillis de petits Indiens absolument sauvages. Ils n'ont point de papa employé dans les bureaux du gouvernement. Ils ne portent pas à dix ans, comme les petits nègres de Cayenne, l'habit noir, la cravate blanche et le chapeau haute forme. Ils arri vent nus, les narines percées, les oreilles fendues. Et on trouve moyen de leur apprendre à tous un métier manuel en un an, en deux ans. On en fait de bons artisans. Dès qu'un nègre sait lire et mettre des souliers, il n'a qu'un rêve : être avocat. On dépense cent mille francs par an à Cayenne pour faire fort mal frotter, par douze professeurs, trente petits messieurs en bois d'ébène. L'Asylo et les Educandos comptent ensemble trois cents EN AMAZONIE i83 élèves. Ces deux établissements subviennentà leurs dépenses par le travail des élèves, tous artisans au bout de six mois. L'Asylo fait des bénéfices, grâce à une scierie à vapeur que dirigent les enfants. Et à l'Asylo et aux Educandos vous ne trouverez que de bons dessinateurs, de bons mécaniciens, des enfants déjà utiles aux autres et à eux-mêmes. Et si vous avez du goût pour la musique, ils vous joueront la Marche de Faust et la Prière de Mignon d'une façon irréprochable. Et voilà des activités précieuses acquises à la civilisation. Quoi qu'en disent les légendes, n'ayez crainte, ils ne retour nent pas dans leurs forêts. Ils se sentent utiles dans leur milieu nouveau, ils y restent, et ils y sontheureux. Ils pou vaient aussi bien rêver de faire des avocats, et même d'en faire de bons, ou des chefs de bureaux, mais ils sont trop sensés et trop pratiques pour songer à cela. Les nègres sont une race de vanité et les Indiens une race d'industrie. Je n'entends parler que des nègres que j'ai vus, ceux d'Amé rique. Ceux d'Afrique valent probablement mieux L'Afrique ne sera vraiment annexée à la civilisation que par l'intermé diaire des Nigritiens, et l'Amérique ne le sera qu'avec l'aide des Indiens. Couto de Magelhaens le dit avec raison: « Les « fils du sol habitués à la vie demi-barbare sont les essentiels « éléments de la victoire; dans la lutte, pacifique mais tenace, , « de l'élaboration de la richesse d'un peuple, ils sont les « éléments indispensables du succès. Il ne s'agit pas seule- « ment de la conquête du sol, il s'agit aussi, et surtout, de « milliers de bras acclimatés, les seuls qui puissent ouvrir « promptement la voie. Si les colons européens nous sont « nécessaires, les colons indiens nous le sont bien davan- « tage; car, ainsi que nous le dit la grande France par la « voix éloquente de M. de Quatrefages, aucune race n'est « aussi avantageuse au Brésil comme élément de travail que « la race du blanc acclimatée par le sang de l'indigène. » Qu'a-t-on fait dans la Guyane française pour l'éducation des jeunes Indiens? Ont-ils une école professionnelle, une simple école primaire,' une salle d'asile ! Rien, absolument rien; on fait semblant de croire qu'ils n'existent pas. Et 184 LES FRANÇAIS pourtant ils sont à eux seuls aussi nombreux que tout le reste de la population. Pourquoi n'a-t-on aucun rapport avec eux? Parce que per sonne ne daigne apprendre leur langue. On apprend encore un peu de langue française à Cayenne, pour devenir avocat ou chef de bureau, mais les langues indiennes, bah! allons doncl des langues de sauvages! Nous ça Fancé, mais ça sau vages là, yé pas moun. Le Brésil, lui, attache une si grande importance à cette connaissance des langues indigènes que Para et Manâos ont chacune une chaire de lingua gérai subventionnée par la province. Ces cours de langue tupi ont rendu les dialectes indigènes familiers à un grand nombre de Brésiliens. La plupart des directeurs d'Indiens ont successivement été élèves, puis titulaires de ces chaires de langue indienne. En Guyane française on ne trouverait assurément pas dix per sonnes parlant seulement le galibi. Et pourtant, de l'autre côté de l'Amazone, ils n'ont pas cessé de s'inspirer de l'aphorisme du vieux capitaine nor mand : «Toute tribu où vous avez un interprète est une tribu civilisée. » Le blanc parle-t-il la langue des sauvages, le blanc est un ami, et le sauvage se confie à lui. Ne la parle- t-il pas, c'est un étranger, un barbare, un ennemi. Il n'est pas besoin de remonter jusqu'aux Romains, il nous suffit de voyager un peu en Europe. Nous réputons ennemi quiconque ne parie pas notre langue. Avant tout, le directeur des Indiens est un appreneur de dialectes indigènes. Fort belle, d'ailleurs, cette langue, en dépit de tout ce qu'en pourraient dire les nègres d'Amérique, et autrement fertile en trésors littéraires que tous les jargons créoles et tous les idiomes cafres ou bambaras. Parlant de la lingua gérai, il y a deux cents ans, le P. Si mon de Vasconcellos écrivait : « A quelle époque ont-ils « donc appris, au sein du désert, des règles grammaticales « si certaines qu'ils ne manquent pas à la perfection de la « syntaxe? En cela ils ne le cèdent d'aucune manière aux ITA PININS (LA PIERRE PEINTE). (D'après un dessin de l'auteur.) EN AMAZONIE 167 « meilleurs humanistes grecs et latins. Voyez par exemple la « grammaire de la langue la plus répandue au Brésil, qui « nous a été donnée par le vénérable P. José de Anchieta, et « les louanges que l'apôtre accorde à cet idiome ! Grâce à « ces réflexions, beaucoup de personnes pensent que l'idiome « dont nous parlons a les perfections de la langue grecque, % et par le fait, j'ai moi-même admiré en elle la délicatesse, n l'abondance et la facilité. » Les directeurs d'Indiens en se vouant au métier d'inter prète ne font pas seulement œuvre d'utilitaires, mais encore de savants et peut-être même de lettrés. v Vous ne savez pas quels merveilleux trésors de littérature primitive renferment ces langues indiennes. Ils sont le : charme de la forêt vierge, de Cayenne aux Andes et des Andes à la côte du Brésil. Voyez ces maximes : La force du droit prime le droit de la force. Mieux vaut la constance que la force. C'est presque toujours à son préjudice que le faible fait alliance avec le puissant. L'intelligence unie à l'audace surmonte les situations les plus déses pérées. L'intelligence et le savoir-faire surpassent la force et la valeur. La ruse et l'adresse peuvent plus que tout le reste pour se venger d'un ennemi. Des milliers d'années avant Ésope des bardes sauvages faisaient parler les plantes et les animaux. Écoutez la fable du Renard et du Jaguar : Ne fais pas le bien sans savoir à qui... Un jour, en se promenant, le Renard entendit un cri rauque. Qu'est-ce que cela? Je veux voir. Le Jaguar l'aperçut et lui dit : Je suis né dans cette fosse, j'y ai grandi et maintenant je n'en puis sortir. Veux-tu m'aider à tirer cette pierre? Le Renard aida, le Jaguar sortit et le Renard lui demanda : Que me donnes-tu? Le Jaguar, qui avait faim, répondit : Je vais te manger. Le Renard était jeune, pourtant il dit: Un bienfait se paye par un bienfait. Il y a dans le voisinage un Homme qui sait toutes choses, allons le lui demander. 188 LES FRANÇAIS Ils passèrent dans une île. Le Renard dit à l'Homme qu'il avait tiré le Jaguar de la fosse et que celui-ci, pour son salaire, voulait le manger. Le Jaguar dit : Je veux le manger parce que j'ai faim. Les bienfaits ne se payent pas. L'Homme dit : C'est bien; allons voir la fosse. Tous trois partirent, et l'Homme dit au Jaguar : Entrez, je veux voir comment vous étiez. Le Jaguar entra, l'Homme et le Renard roulèrent la pierre. Le Jaguar ne put plus sortir. Alors l'Homme dit au Jaguar: Tu sauras maintenant qu'un bienfait se paye par un bienfait. Le Jaguar resta dans la fosse, l'Homme et le Renard s'en allèrent. Ecoutez maintenant ce chant d'amour : Que de fruits encore verts Et de jeunes fleurs sur le sol 1 Que de sang épandu A cause de l'amour! Pin, donne-moi une pomme; Rosier, donne-moi un bouton; Fille au teint brun, donne-moi un baiser, Car je t'ai donné mon cœur. Le fauve demande la forêt; Le poisson les eaux profondes; L'homme la richesse, Et la femme la beauté. Rouda qui trône au ciel, Fais que pour les autres femmes Il ait le corps couvert de plaies, Et fais qu'il se souvienne de moi, ce soir, Au coucher du soleil. Et la nuit, dans son cœur, Fais vivre mon souvenir, Que je sois en sa présence, Que j'occupe toutes ses pensées. Pour la seconde partie de sa mission, —rapports avec les Indiens sauvages, — le directeur envoie des Indiens mansos auprès des tribus boçaes ou bravas, afin de leur montrer les avantages recueillis par les tribus venues à la civilisation; il envoie des cadeaux aux chefs et cherche peu à peu à les attirer pour que la tribu réfractaire entre en rapport avec les groupes civilisés. LE DIRECTEUR D'iNDIENS VA CHERCHER 1 ES INDIENS AU FO*D DE LIURS RETRAITES. EN AMAZONIE 191 Tous les ans, le directeur des Indiens présente en même temps, et au président de la province et au gouvernement central, un rapport sur la situation des tribus, et il propose les mesures qui lui paraissent les plus aptes à accélérer chez les Indiens le mouvement de civilisation. Ce sont là les seules attaches hiérarchiques du directeur, bien moins fonction naire que missionnaire, apôtre de l'ordre laïque. — Ceci, bien entendu, sans, préjudice de ses travaux scientifiques spéciaux. . Nous avons dit que le directeur des Indiens a un rôle mi- scientifique et mi-philanthropique. En effet, le Brésil est redevable à ce contact permanent de ses civilisés avec les Indiens, par l'intermédiaire des direc- •teurs dont nous parlons, d'excellents travaux linguistiques, . anthropologiques et ethnographiques, dont nous n'avons certes pas le pendant pour notre Guyane française et de ro- [.teiros (relations de voyages, itinéraires) extrêmement pré cieux. Les œuvres de MM. Couto de Magelhaens, Gonçalves Dias, BaptistaCaëtano, Severiano da Fonseca, n'ont pas leurs équivalentes chez nous. De plus, le directeur des Indiens recueille à la meilleure source, dans ses rapports immédiats et constants avec les tribus, tous les renseignements linguistiques, géographiques, "ethnographiques possibles ; renseignements qu'il serait diffi cile d'obtenir autrement. Il les contrôle au besoin les uns par les autres. Quelques-unes de ces informations ont été pré cieuses. C'est un Indien, José da Encarnaçâo, qui a fait con naître aux Brésiliens l'importance du Purus et de ses affluents. Ce sont des Indiens qui ont signalé aux gens de Manâos les plus riches de ces terres à caoutchouc qui font aujourd'hui la •fortune de la province. Ce sont eux qui ont révélé l'usage d'un grand nombre de plantes indigènes employées aujour d'hui avec le plus grand succès dans la pharmacie générale; c'est par eux qu'on a appris que la fameuse tribu des Mun- durucus,. si redoutée jadis pour sa férocité, est celle qui pré sente le plus de dispositions pour l'agriculture sédentaire. Enumérer tous les services rendus dans cette contrée par les ig2 LES FRANÇAIS directeurs d'Indiens serait écrire l'histoire de la conquête de l'Amazonie par la civilisation. Le rôle des directeurs d'Indiens est philanthropique, et, pour dire plus et tout d'un mot, social. Non seulement il est destiné, — c'est du moins ce qui est arrivé au Brésil, — à arrêter la disparition de la race, mais encore à utiliser les éléments indigènes comme base, comme masse principale du travail local. On sait de quelle manière misérable ont échoué, dans notre Guyane, les entreprises de colonisation européenne. Sans parler d'autres causes, il faut en grande partie attribuer ces insuccès répétés au mépris inintelligent qu'on n'a cessé de professer dans cette colonie pour la race indigène, On ne peut citer qu'une seule exception : les tentatives, d'ailleurs couronnées du plus magnifique succès, faites vers le milieu du siècle dernier à Kourou et à l'Oyapock; tentatives tout de suite abandonnées dès qu'elles eurent réussi. C'est en agissant différemment, c'est en poursuivant avec ténacité l'œuvre de la civilisation des indigènes, que les provinces brésiliennes, nos voisines, ont su peupler leurs comptoirs et leurs administrations, et jusqu'à leurs plus hautes assem blées politiques, soit de purs Indiens appelés à la civilisa tion, soit de métis de blanc et d'Indien, de ces fameux mamelucos, si justement appréciés et dont le premier prési dent de Manâos disait si sagement, lors de la fondation de la province, que c'était sur eux que reposait tout l'édifice social de l'Amazonie. « Les immigrants portugais, en s'unissant aux filles du pays, donnent naissance à cette nouvelle et admirable race des mamelucos, racequi se distingue des tribus sauvages, non seulement par la couleur plus claire, mais encore, mais surtout, par l'amour avec lequel elle se con sacre à l'agriculture et aux arts industriels; et dont les magnifiques exploitations témoignent déjà du haut degré d'industrie et de civilisation auquel elle est parvenue. En Amazonie, l'avenir est à elle. » (J-B. de Figueiredo Tenreiro Aranha, Rapport à l'assemblée provinciale, i852.) Ce sont ce> indigènes et ces mamelucos qui forment EN AMAZONIE 19 3 aujourd'hui le gros des ouvriers employés dans les seringaes, et qui fournissent à la culture nationale du Brésil une pro duction forestière évaluée pour les deux provinces à environ i5o millions de francs par an. Aussi bien, si,-en Guyane, la production forestière est absolument nulle, avons-nous l'explication de cette anomalie étrange dans ce fait, que nous comptons à peine deux dou zaines de mamelucos dans cette colonie, tandis qu'à côté ils forment la masse de la population. Ce qui nous montre, sous une autre face celte vérité écla tante, que la pénétration de l'intérieur n'est possible qu'au moyen des enfants de la forêt vierge. Et on sait que tant qu'une colonie est réduite à n'être qu'une façade sur la mer, maigre comptoir adossé à un continent fermé et hostile, cette colonie demeure languissante dans ses mouvements paralysés. . Attirez les Indiens à vous, et, pour cela, commencez par aller à eux, ne les abandonnez pas à eux-mêmes; et ils vous rendront familier cet intérieur qui aujourd'hui vous épou vante; ils vous prêteront leurs bras pour fouiller cette terre dont ils sont nés, et, en unissant leur sang au vôtre, ils don neront à la civilisation la seule race qui puisse utiliser ces contrées, une race adaptée, et par conséquent viable, et de plus progressiste. Sans entrer dans plus de détails sur l'organisation de ces sortes de missions, missions permanentes, philanthropiques, scientifiques et utilitaires, de ces espèces d'inspectorats des affaires indigènes confiés, au Brésil, aux directeurs des In diens, j'ose espérer que j'ai réussi à faire sentir les avantages que pourrait offrir à la Guyane française, un directorat ou inspectorat de cette nature confié à un missionnaire ayant déjà vécu la vie sauvage avec les tribus du Grand-Bois. i3 CHAPITRE VII LA VIE AMAZONIENNE : COUNANI A quelques lieues au nord de l'embouchure du gigantesque Amazone, le Fleuve-Océan des Brésiliens, le Rio-Mar, un cours d'eau modeste, aux bords riants et heureux, aux gra cieux méandres rappelant la Seine par son tracé et son par cours, descend à l'Atlantique entre un maraispeuplé d'oiseaux d'eau, et une montagne peuplée d'urnes cinéraires et funé raires, archives des tribus disparues. Ce fleuve modeste et beau, heureux et calme, c'est le Counani, le rio des vastes prairies, des hautaines futaies et des cimetières indiens. J'y abordai en juin 1883, arrivant de Cayenne avec ma pre mière mission scientifique officielle. J'y passai deux mois. En août j'y commençais le grand voyage qui, à travers les déserts de l'Amérique équatoriale et les tribus inconnues, devait me conduire non loin des Andes. Aimez-vous les longs étés sans pluie, au ciel sans nuages; l'atmosphère suave et pure qui rafraîchit l'âme; les solitudes enchantées où rien ne rappelle la dictature de la société? aimeriez-vous à vivre sans le regret de la veille et sans le souci du lendemain dans la certitude d'un avenir heureux, avec la bénédiction de la nature, dans la jouissance d'être, de se laisser vivre, sans appréhension comme sans enthou siasme; avec quelques chevaux, quelques vaches, quelques chiens, quelques fusils et quelques familles d'Indiens sau vages? Alors vous aimerez Counani. EN AMAZONIE ig5 Large et profond, solennel, beau", pareil à un dieu antique de la bonne marque, le fleuve, toujours majestueux, toujours étonnant, toujours superbe, s'enfonce dans l'intérieur incon nu, s'offrant à nous dans sa partie accessible, la partie infé rieure, mais cachant ses sources. On l'a remonté pendant quinze jours en canot, on a franchi ["bien des chutes : toujours des cimetières indiens, des forêts de bois des îles, des savanes sans horizon, des montagnes lointaines, des paysages féeriques, et toujours la largeur de la Seine à Paris. La forêt de la rive. — Vous amarrez le canot à un tronc d'arbre, vous sautez sur la berge, et vous voici dans la forêt de la rive. Les épais feuillages tamisent une lumière incer taine; les mousses et les détritus étendent sous vos pieds un tapis moelleux et élastique ; la grande armée des ébéniers, des bois de fer et des palissandres, silencieuse, immobile, sans un souffle, ouvre ses rangs au visiteur. Les oisifs de la Jforêt, oiseaux qui rêventet singes qui observent, somnolents Mans leurs palais de frondaisons fleuries, vous révèlent à peine leur présence. Des fleurs étranges et inconnues, qui n'ont pas encore de nom en latin, jaillissent de quelque pied d'orchidée caché au haut des arbres et arrêtent le regard au passage avec leurs formes improbables et leurs nuances insoupçonnées. Des lianes gracieuses ou cruelles ornant ou étouffant les géants, pendent élégantes, montent rigides, •rampent épaisses, et leur sillon aérien de larges feuilles grasses se poursuit, se perd dans les dédales sylvestres, sans -commencement et sans fin. La lourde pénombre saturée d'acres parfums invite au repos et au rêve; et, quand on est xouché, les douces fleurs des mousses fixent la contempla tion. Mais quel est ce cri strident et horrible qui soudain re tentit au sein du sommeil de la forêt? Effaré, on se lève, appuyé de sa main gauche crispée à quelque branche que l'on torture; de ma dextre je brandis mon revolver. Eh! c'est un oiseau jaune, gros comme le poing! c'est le couiri, qui vient de proférer ce cri de sorcière. Quand vous aurez fait i96 LES FRANÇAIS votre stage de sauvagiseant, vous irez, sans crainte aucune, par la forêt counanienne, sachant bien qu'elle est plus sûre que les boulevards extérieurs. Après une heure, errant au hasard, j'arrive, perché sur un roc nu, à dominer une vaste déclivité. La forêt qui s'étend à mes pieds frissonne sous les caresses d'une molle brise. Les oiseaux voletants, les singes qui gambadent, les lianes qui se froissent, les mille frôlements, les mille bruits de la forêt vierge, avant d'arriver jusqu'à moi s'harmonisent, et je n'entends que la mélodie du désert. De larges rayons jaunes se sont glissés dans les verdures: le soleil, qui s'est offert à la fête, nous a fait don de ce qu'il a de plus beau, sa lumière. Chantez, artistes plus ou moins conscients des royaumes végétaux; souffles légers et parfumés, ébattez-vous dans ce champ béni de la nature ! solitude profonde, ignorée de l'homme, remplis-moi de ton calme et de ta grandeur; Rousseau, qui as inventé le Contrat, et toi, honnête Ber nardin, quelle belle prose sentimentale n'élaboreriez-vous pas ici! Un sauvage comme moi ne pouvait songer, perdu dans cette solitude effrayante et délicieuse, à noircir des feuillets. Repu de jouissances intimes, je m'allongeais et m'endormais. Et c'est là, parole d'honneur, ce qu'un hon nête homme bien équilibré a de mieux à faire dans l'oc casion. Car il me venait alors, sous l'œil paternel démon Indien, des rêves inoubliables. Et le rêve, comme chacun sait, est ce qu'il y a de meilleur dans l'existence. Prairie. — La forêt s'étend sur un kilomètre de chaque côté du fleuve: la végétation est l'accompagnement forcé des endroits humides. Au-delà s'étend la prairie, grande région rousse et glabre. Au sortir de la forêt pleine d'ombre, moite, exsudant d'acres senteurs, voici le plein-air de la prairie ensoleillée et vivante avec des lignes bleuâtres de montagnes lointaines, dont l'estompe indécise sourit à l'œil contemplateur; et, de l'autre côté, un panorama béant d'ondulations qui fuient, une pleine mer d'herbes jaunissantes dont les vagues, lentes EN AMAZONIE 197 et'molles, déferlent et moutonnent, paresseuses, jusqu'aux ; dernières limites de l'horizon visuel. • La brise des savanes chante une berceuse dont les allégros ' font lever la tête et précipiter le pas, et l'on va, alerte, ra jeuni, aspirant l'air à pleins poumons, la lumière à pleins ', yeux et la joie à plein cœur. .--, A travers les étendues de ces herbages solitaires, des ruis seaux sans nombre, silencieux ou babillards, accompagnés ;..dans leur course par des arbustes inconnus, vont, se cher chant, s'égarant, revenant cent fois sur leurs pas, puis, finis sant par se rencontrer, porter, unis, au fleuve des prairies, ' le tribut des sources lointaines. 1 -Pareil à un tumulus gigantesque, un mamelon isolé cou vert de silex blancs et jaunes brille au loin, étincelant sous les , feux du soleil. Non, ce n'est point là quelque œuvre de va nité humaine; nul chef caraïbe n'a confié sa carcasse à ce tertre qui n'a rien d'artificiel. De ce belvédère de la prairie, l'œil embrasse à la fois les montagnes, les forêts et la mer. Les ailes blanches des aigrettes, semblables aux voiles des bateaux pêcheurs, les ailes rouges des flamants, pareilles à des flammes, se croisent, se mêlent et tourbillonnent sur les bords des lacs; une biche craintive descend, hésitante, vers les dépressions humides qui sont au bas de la colline ; un 'pointnoir, l'aigle fauve, plane au zénith; les forêts de l'Occi dent s'empourprent des tons du soleil couchant, et la frêle fleur des crépuscules, l'héliotrope de l'Amazone, livre son parfum discret aux caresses des zéphirs du soir. En bas, une buée, épaisse, s'élève sur le fleuve. Les pêcheurs, qui sortent du village, envoient jusqu'ici quelques notes perdues d'un chant mélancolique et monotone. La prairie sous la nuit, pareille à la mer endormie ou au désert après la cinquième prière, remplit l'étendue de son calme, dé son recueillement et de sa sérénité. Les pêcheurs. — Et maintenant, pêcheurs, descendons le Nfleuve jusqu'à son embouchure. Les pêcheurs sont des poètes ignorant la terre et ses i98 LES FRANÇAIS misères. Ils laissent le port en chantant, la joie gonfle leur cœur comme le vent leur voile, ils vont chercher leur vie au grand désert salé, écoutant la parole de l'Océan, fascinés par cette immensité mouvante dedixlieues carrées qui, àl'horizon, se confond avec le ciel. Plus l'homme se pénètre de sa qua lité de grain de poussière, plus il ressent l'ironique avilisse ment de sa destinée, plus il est fort et plus il est bon. Et c'est pour cela que les pêcheurs sont grands autant qu'ils sont doux. Hisse! Adieu le fleuve, et valse la goélette sur la haute mer! Après avoir beaucoup péché, je finirai par me faire pêcheur, et ce métier me lavera de toutes mes souillures. Largue tout! Le vent du large, en soufflant sur mon âme, la purifiera, et je jetterai par-dessus bord tous mes soucis. « Je t'aime, champ des vagues toujours changeant et toujours le même, miroir des étoiles; patrie de mon âme et délice de mon cœur, toi qui portes, dans tes flots mobiles, les espaces infinis, éternels et silencieux, soit endormie, soit soulevée, hurlante ou pleurante, énigmatique rêveuse, ô mer, je t'aime ! » Ainsi parle le pêcheur de Counani. Cependant, moi qui suis foncièrement prosaïque, je trouve que la mer a bien quelques petits inconvénients. Celui-ci entre autres : on s'y noie. Ce qui est fort désagréable. Il est vrai que ne pas savoir nager constitue une particularité fort adoucissante. Vous êtes-vous déjà noyé? « Un homme à la mer!... » Je ne sais pas encore nager. Il faudra pourtant, un de ces jours, que j'aille prendre des leçons de natation. L'homme à la mer, c'était moi. La souffrance a sa volupté, de même le mourir. Où suis- je? Où est la goélette? Il est difficile de nager quand on ne sait pas. La mer est étrange, vue quand on se noie. Le soleil luit au loin sur les flots. La belle vague cruelle! elle me dé ferle sur la tête et m empêche de voir. Je tiens la main levée. C'en est fait, ils ne me verront pas ! J'enfonce. Mes vêtements > o z -m a 0 o > H H D EN AMAZONIE sont lourds. Que l'eau salée est mauvaise à boire! La surface de la mer est couverte de soleil. Ils ne me verront pas ! Ils ne me verront pas! Pas un bruit de rame. Rien. Ils doivent pourtant me chercher. Je suis seul dans la mer. C'est grand, je ne vois rien. C'est profond, je ne vois pas le fond. J'aimai au cœur. Les oreilles me tintent. Le soleil s'éteint. Le froid et la nuit. Et l'on ne s'aperçoit pas quand on perd connaissance, de [même qu'on ne s'aperçoit pas quand on s'endort. Quand je Prévins à moi, j'étais étendu, tout nu, sur le pont de la goélette, qui filait sous le vent. Deux jeunes femmes, deux négresses, la mère et la fille, me frictionnaient à poings fermés. Elles avaient l'air attendri et inquiet. Chaque matelot était à son poste. Mes vêtements séchaient aux vergues. Une lumière dorée emplissait l'étendue. Lessylvicoles. — Dans le Counani tout le monde est et tout le monde sera, toujours en même temps, et un peu agri culteur, et un peu chasseur, et un peu pêcheur; mais deux grands groupes de fonctions s'imposent par-dessus tout : il y aura les sylvicoles et les pastoraux. Vivre à l'ombre, dans d'épaisses forêts sans routes; un travail qui consiste à se promener, à saigner des arbres, à cueillir des fruits, à arracher des herbes ; une petite maison vite construite, cachée sous les ébéniers et ignorée du reste du monde; une rivière avec un canot; un jardin avec des ananas ; aux heures calmes, le tonnerre permanent des cata ractes dominant les bruits de la forêt; des chiens qui n'aboient jamais, parce qu'il ne vient jamais nul visiteur; se promener sous les vierges feuillées, le long du courant des eaux lim pides; quelques dames-jeannes de vin et de tafia sous le toit de feuilles de palmier; des hamacs dans lesquels on se balance, et des nattes sur lesquelles on se roule; deux ou trois Indiens vous rapportant chacun de quinze à vingt francs par jour à saigner des arbres, à cueillir des fruits et à arracher des herbes : auriez-vous, dites-moi, ô jeune homme, quelque goût pour cette vie d'anachorète? LES FRANÇAIS Voici la journée finie. La langueur du soir envahit les sens. La plantureuse et somptueuse nature tropicale, déjà à moitié endormie, s'émeut encore aux dernières caresses de la lumière qui s'en va. Écoutez : un seul bruit. Ce bruit, c'est le bruit qui a précédé la pensée sur la terre et qui lui survivra, le bruit des eaux vivantes qui marchent dans le désert pour accomplir le grand travail éternel qui n'a ni but ni cause. Jeune Indien, avec tes grands yeux doux de bête qui rêve, prends ta viole, et, adossé au tronc noueux de ce cacaoyer sylvestre, regarde les étoiles qui s'allument dans les profondeurs de la rivière immobile, et chante. Chante la bonté du blanc ton maître, les charmes de l'Eden retrouvé, chante le bien-être sans le convenu, la robuste santé que donne le désert, l'endurcissement à toutes les fatigues et à toutes les privations; et surtout chante, chante la liberté d'ici, notre liberté absolue, infinie, aussi infinie que l'étendue des cieux. Ensuite, mes amis, nous allons nous régaler de ce mor ceau de tapir boucané, avaler quelques verres de tafia, puis compter le produit du travail de la journée. — Combien de caoutchouc, de cacao, de touca, de salsepareille, de piaçava, de copahu, de coumarou, d'ucuhuba, de carajuru, de carapa, de vanille, de coca, avons-nous récolté aujourd'hui? Les pastoureaux. — Pastoureaux et pastourelles, sous les acajous chargés de fruits vermeils ou dorés, chantez, dan. sez, ébattez-vous. L'acajou est l'arbre de la prairie. Pastou reaux et pastourelles, ébattez-vous sous les acajous ombreux. Après des heures de galop sous le clair soleil, voici que mon cheval dresse la tête et se met à hennir. Ce bosquet sur la colline est un bosquet d'acajous; une maison est derrière. Voici venir le maître de céans, le fazendeiro, possesseur de mille bœufs ou vaches et de deux cents chevaux. — Votre serviteur, monsieur le fazendeiro. Un voyageur qui va par la savane, et qui vient vous demander de jouir pour une heure de l'ombrage de vos acajous. Le fazendeiro, coiffé d'un large chapeau de paille, vêtu d'un EN AMAZONIE veston bleu et d'un pantalon de coutil blanc, sans retirer sa ciga rette, d'un air bon enfant, loyal et fier: — Ami, ma maison ,est votre maison, entrez, installez-vous, restez aussi long temps que vous voudrez, commandez et vous serez obéi. D'où venez-vous? Où allez-vous? Resterez-vous longtemps ,ici? Que m'importe! Si vous avez des loisirs, et si vous ai mez à causer, nous causerons. Toutefois, "sachez ceci, je suis -un peu causeur peut-être, mais je ne veux pas être indiscret. Voici mes domestiques avec du lait, du café, des gâteaux, des cigares. Celui-ci est attaché à votre personne et vous con duira à votre chambre. Dans deux heures nous dînerons. Nous vous attendrons, car c'est vous qui présidez la table. Je me retire, pour ne pas vous incommoder. Commandez, soyez chez vous. ,., La fenêtre donne sur le Campo Grande, h Grande Prairie. :'.Les lignes boisées des rivières zigzaguent la plaine. Sous la .conduite de vachers à cheval, le troupeau est ramené à l'en- ^•clos. Sous les pas précipités des bêtes, un nuage de pous sière s'élève du sol blanchâtre. Quelques cirrus pâles, fixes "au-dessus d'un ciel sans air, estompent légèrement la cou pole azurée. Les cavaliers se multiplient élégants et agiles dans leur costume de cuir, ils sont sur les ailes, ils sont à l'arrière, pressant les rangs du bataillon et précipitant sa marche. *- Ils entrent dans l'enclos, essoufflés. La sueur ruisselle du » front des vachers et du poitrail des chevaux ; les taureaux mugfssent, les veaux pleurent vagissants ; vaches et génisses, comme il convient à leur sexe, entrent silencieuses? dociles •et disciplinées, avec la timidité dans les yeux. On va traire. ,Tout à l'heure on aura du lait, et dans quelques jours du fromage et du beurre. Vous, les gars ! bons capitaines de prairie, vous savez où ; trouver à boire le tafia qu'on a si bien gagné, et vous savez aussi où-vous attendent la farine de manioc et la viande fraî che ou séchée. Et après, pastoureaux, que les ombres pro pices de la nuit vous inspirent de joyeux ébats. Ce sont là les plaisirs du Campo. 204 LES FRANÇAIS — Monsieur le docteur, mon hôte, vous avez vu, sans doute, bien des pays et bien des hommes. Mais prenez garde de fixer ici le terme de votre course errante. On est maître, après Dieu, dans son coin de savane; on récolte soi-même son lait, son café et son chocolat, sa farine de maïs et sa fa rine de manioc, sa viande, son poisson et ses volailles. Nos économies nous permettent le Rœderer et les violoncelles, les voyages en Europe et les éditeurs, et aussi, sauf votre res pect, le piano. Et maintenant que vous entendez la viole soupirer dans la nuit, que vous sentez flotter sur nos têtes la brise moite et parfumée de nos heureuses prairies, buvons, si vous le voulez bien, à la liberté sans bornes de nos déserts, à ces richesses qui ne font pas d'envieux, à ce bonheur plein qui ne connaît ni amertume ni inquiétudes, et qui eût guéri le docteur Faust du mal secret dont souffrait son génie. L'été. — Counani, noble fleuve sur les rives duquel les esclaves du Brésil, fuyant la maison du maître, sont venus chercher la liberté ; Counani, heureux fleuve, qui a bu de tes eaux ne peut plus t'oublier. Ce n'est pas seulement pour tes héroïques capitaines! Tra- jan, un des fondateurs, le vieil athlète calme et doux; Ray mond, le chef chevaleresque, le brillant et fécond diplomate; José, le jeune politique, en même temps si fin et si loyal. Ce n'est pas seulement pour tes Français, Guigues, le paladin, le héros antique; Demas, la vertu faite homme. Ni pour toi, mon bon vieux Jouan, qui fus le bras droit de Prosper Cha ton, le père de la cité. Non. Ce que je n'oublierai jamais, c'est le climat de Counani. C'est l'été. Le soleil s'élance, sans se faire annoncer, dans un ciel pâle. La pourpre éclatante d'un crépuscule subit sé duit et effraye l'œil qui ne connaît que le paresseux et mélan colique crépuscule des climats tempérés. Jusqu'à sept heures, c'est la fraîcheur d'avril; puis, c'est le rayonnement de l'astre sur le dôme de la forêt et dans l'infini de l'azur, les lances et les étincelles de feu inondant les plaines découvertes... Porte close, par la natte verte et fine qui appelle la brise qui caresse EN AMAZONIE 2o5 et repousse le soleil qui brûle à côté de l'eau qui dort fraîche et pure dans les alcarazas ; c'est le temps des somnolences, des siestes et destfeves dans le léger hamac de tucum orné de paquets de plumes d'aras. Mais ne vous abandonnez pas trop longtemps à ces charmes énervants et trompeurs, aux jouis sances infinies auxquelles nous convient un ciel, un climat séduisants. Ne réalisez que pour une demi-heure le rêve oriental que la chaude et lourde atmosphère qui vous caresse vous invite à créer. Puis, quand l'heure du farniente sera passée, que le soleil sera moins chaud dans la forêt et dans la-savane, qu'un labeur actif vous procure l'appétit et le som meil, n'allez pas dormir toutefois sans avoir joui quelques instants des splendeurs indescriptibles des clairs de lune de la prairie. Les palmiers aux plumes miroitantes sous les re flets de l'astre des nuits, les grands arbres touffus pleins d'om bre et de recueillement, les larges perspectives argentées, le bleu pâle d'un ciel transparent plus vaste que tous les autres cieux du monde, rempliront votre âme d'une joie douce et d'Une inoubliable suavité. Caria lune, que l'optique de l'E quateur élargit démesurément, est là plus belle et plus triste qu'ailleurs, car les clartés qu'elle déverse sur la terre ont une netteté presque solaire, une précision, des éblouissements et une poésie qui font songer à des paysages extra-terrestres. Car errant, inconscient et contemplatif au sein de cette na ture si poétiquement parée, les ailes du rêve élèveront votre âme jusqu'aux régions du bonheur sans mélange et de l'inef fable sérénité ! L'hiver. — Puis viendra l'hiver avec ses nuages, ses pluies et ses colères. Un instant doux et serein comme en France après l'orage, le firmament se couvre tout à coup d'un nuage épais qui s'étend rapidement d'un bout à l'autre de l'horizon. Grosse et lourde, appuyée sur les quatre coins de la terre, couvant la pluie, la nuée assoupit la nature qui attend, recueillie et silencieuse. Soudain, à un signal mystérieux parti des profondeurs des cieux mornes, les eaux d'en haut se laissent tomber. Elles tombent en pluie compacte, crépi- 2o6 LES FRANÇAIS tante. Elles bruissent et fument dans l'atmosphère, etcouvrent d'une nappe épaisse le sol rougi qui se détrempe. Parfois les hurlements de la tempête déchaînée viennent troubler le silence sinistre qu'impose aux bruits de la nature la chute des cataractes du ciel. Avec fureur, aveuglément, les torrents descendent, des cendent des heures entières. Toute chasse est interrompue, tout sentier désert, tout ruisseau débordant, toute porte fermée. Les maisons semblent mortes, la campagne est ensevelie. Une brume épaisse couvre tout, la sensation du froid se répand, les Indiens allument des feux sous leur hamac. Enveloppé dans un vêtement de laine je regarde discrètement au vitrage pour voir si je recon naîtrai, à quatre pas, le visiteur imprudent qui vient, mar chant dans le brouillard, appeler à la porte close. C'est l'hiver avec le vent qui gronde, qui siffle, qui rugit, ébranlant les maisons de bois et de paille et déracinant les forêts. Pourtant l'atmosphère a encore, par moments, de chaudes bouffées. Il fait vingt-cinq degrés dans la chambre bien fermée, et, au dehors, les fleurs, solides dans ces pays équatoriaux sur leur pédoncule rigide, bravent les fureurs de l'averse. Encore un peu la pluie briserait les vitres, le vent les ferait tomber de leur gaine, car pluie et vent font rage. Il fait bon, retiré dans son chez-soi, maison, bicoque ou carbet, regarder passer au dehors les fureurs de l'ouragan. C'est le moment de manger ferme et pimenté, de boire le tafia à pleine gorge, pour com battre l'humidité envahissante. Puis voici qu'on sort de la nuit : onvoit à travers la pluie, la poussière d'eau qui cache les maisons voisines se dissipe, les toits apparaissent, l'averse ne tombe plus qu'avec modé ration et netteté, et ses eaux sont claires, de rouges qu'elles étaient d'abord. On contemple, en même temps, les sentiers, de la prairie changés en ruisseau, chargés de boue liquide qu'ils charient, et le grand sourire du ciel bleu. Le soleil darde ses rayons de feu, les toits étincellent, les ruisseaux sont taris, le sable devient brûlant, la boue devient poussière Et tout cela n'a pris que deux ou trois heures. EN AMAZONIE 207 ' Mais, prenez garde. Le bleu disparaît sous des nuées pâlottes et grisâtres venues des lointains. Il tombe une pluie imperceptible si elle n'est vue du soleil. Quelle est cette .^mystérieuse.-rosée ? On ne la voit, on ne la sent pas, et, au bout de dix mètres, on est trempé. Cependant, avant la fin de la journée, le ciel comme honteux de sa conduite hypo- <%ite, reviendra à ses brutalités premières, l'averse furieuse 'et les vents hurlants recommenceront à sévir. W: Toutefois, allez sans crainte, voyageur. Les douches que vous offrela nature ne sont point désagréables. Si vousvoulez vous abriter, la forêt vous offre de sûres et tranquilles retraites. Laissez la rivière soulever ses flots, laissez bondir, blanches è'écume, les vagues du cours d'eau courrouce. N'amenez pas seulement l'armure, et voguez gaiement dans le brouillard ^grandiose. * Les grandes savanes — Laissons un instant le fleuve, tra versons la forêt relativement bien peignée des rives, et, à travers les cantons des prairies, acheminons-nous en chas sant vers les forêts vierges des montagnes, vers le Grand Bois. Les aspects multiples de la prairie ne sauraient être décrits avec méthode. ^Partout des palmiers bâches, plantés en désordre sur le bord des marais, en avenue sinueuse le long des ruisseaux, en cercle ou en ellipse autour des flaques d'eau. Leurs colon nades sont l'ornement de la prairie. Les voici, ces beaux palmiers qui enchantent les savanes de l'Equateur américain comme les peupliers embellissent nos prairies européennes, ces bâches où vivent en tribus les perroquets babillards et les aras aux couleurs éclatantes; ils sont parfois morts et décapités, creux et transparents, tristes comme d'antiques colonnes lézardées et en ruine, mais plus souvent pleins de santé, couverts de grappes "énormes, plus grosses que des sacs de blé, avec des graines qui sont comme des pommes. Le palmier bâche est un arbre 2o8 LES FRANÇAIS architectural, une colonne surmontée de dix à douze éven tails retombants qui forment chapiteau. Presque toujours, quelques-uns de ces éventails sont morts. Ils sont détachés de la cime et pendent inertes le long du tronc. Bientôt ils tomberont sur le sol, qu'ils exhausseront de leurs débris. Le tronc lui-même, un jour, tombé par le travers des flaques d'eau, pareil à un boa rectiligne, pourrira en servant de pont aux bergers et aux bestiaux. Et un peu plus tard, sa masse désagrégée servira à l'accroissement de ce sol étrange qui pousse. Des palmiers inconnus, aux types étranges et bizarres dans l'uniformité de l'espèce, prennent place à côté des pal miers bâches, merveilles de la savane. Ici et là on a pratiqué l'incinération : l'herbe, plus fine, rappelle celle d'une prairie de France. Elle est émaillée de fleurs sans nom, aux couleurs éclatantes, où se marient le blanc, le jaune et le bleu. Quelques pieds rabougris d'aca jous sauvages couronnent les hauteurs. La savane, aussitôt après l'incinération, se montre à moitié pelée, de grandes roriies blanches apparaissent à nu dans les espaces noircis. A côté, de jaunes monticules de sable brillent de loin au soleil, rejetés hors du sol par une cause inconnue : ce sont les habitations souterraines de quelques familles de gros lézards. A l'infini le paysage varie. Les bœufs paissent en rang l'herbe tendre des bords d'un ruisseau, non loin d'un abatis qui brûle; d'autres vigilantes sentinelles, grimpent aux mon ticules rocheux pour voir de plus loin venir le tigre. On respire la santé dans ces savanes équatoriales. Les chaleurs torrides y sont inconnues : le vent y circule libre ment, entretenant en permanence un air vif et sec. Les insectes des Tropiques, moustiques, maringouins et autres, qui sont le tourment de bien des régions voisines, sont inconnus à Counani. Ces savanes n'attendent que l'Euro péen. Il y trouvera d'immenses espaces fertiles, sains, de la plus grande beauté, où, à côté de l'élevage du bétail, travail éminemment rémunérateur, à côté de l'exploitation des pro- r,;;.... lApftgri.fcSiimAH.y^fltiX-^ A TRAVERS LES ÉTENDUES DE CES HERBAGES SOLITAIRES. '4 EN AMAZONIE duits forestiers, tel que le cacao, par exemple, travail plus ^rémunérateur encore, à côté de l'exploitation, dans la lisière boisée, des bois précieux et des bois de construction navale, il pourra se livrer, presque sans aucune dépense préalable, à la culture des produits spéciaux pour lesquels ce riche ter ritoire a un monopole naturel. Par endroits, des forêts de palmiers à huile, plantées par la nature, s'offrent à l'exploitation du colon. Maintes hau- . teurs boisées lui offriront les emplacements les plus favora- " blés à la construction de sa maison et de ses enclos. De larges montagnes unies et rocheuses, peuvent fournir les pierres nécessaires à la construction de dix villes, ou être utilisées elles-mêmes comme soubassement de quelque capitale des (.prairies. Enfin, comme il faut prévoir les objections que d'absurdes descriptions de contrées réputées similaires pour raient inspirera des esprits prévenus, disons de suite que les serpents et les tigres, beaucoup plus rares dans ces sa- ; vanes que nulle part ailleurs, ne seront pas des ennemis bien -'redoutables, mais plutôt des curiosités qu'on chassera pour les empailler. Il en est de même des crocodiles, dont on ne parle plus sans rire quand on a voyagé seulement pendant trois mois dans ces régions. " Ces savanes sont faites pour le colon européen. Le colon européen seul leur manque. ; Le grand bois. — La forêt, la grande forêt vierge des hautes terres !... Viens, chasseur, mon ami, viens la voir telle qu'elle est actuellement, sauvage, hostile et fermée. Le voici, le Grand Bois, plein d'une horreur sublime. Quatre couches de végétation s'étagent entre la boue et l'azur. En bas, se trainent des plantes grasses, massives et luisantes, auxquelles les botanistes n'ont pas encore eu le loisir de donner des noms ridicules. Les feuilles sèches, les fruits mûrs y tombent et alimentent des milliers de tribus de vermine grouillante et d'insectes bourdonnants, Quels sont les mystères de la vie végétale et animale qui s'é laborent dans cette couche en putréfaction et en floraison per pétuelles? Quels sont les artisans de ces acres et étranges LES FRANÇAIS senteurs, de ces bruits inconnus et indistincts qui s'échap pent de cette basse région d'ombre éternelle? Ce creuset où non sans frayeur, on enfonce jusqu'au genou dans les œuvres étranges de la vie et de la mort en perpétuel enfantement, plie, se redresse, crie, grogne, pleure, plane, fuit sous vos pas, et l'on s'étonne de ne pas en voir sortir à chaque instant des monstres. Des épaisseurs de ce fouillis mouvant s'élancent, frêles et pâles, des arbustes aux feuilles légères. Ces parias de la forêt s'efforcent d'atteindre la tête des grands arbres pour avoir leur part de lumière, de soleil et de vie mais ils ne peuvent y parvenir. Ils végètent dans la pénombre, étiolés et déses pérés. Tels tous ces rachitiques qui, dans notre vieille Europe composent la caste des pauvres, des vaincus de la destinée. Des rangs pressés de ces tristes victimes jaillissent les corps robustes des grands arbres. Leurs cimes hautaines accaparent les rayons solaires qui ne luisent que pour les caresser, et les ondées bienfaisantes qui ne tombent que pour les désaltérer, eux les heureux, les riches. Cette classe dirigeante interpose entre le plein ciel et les arbustes vaincus une masse épaisse, compacte, impénétrable d'une verdure reluisante de force et de santé. Cette couche infinie de verdure qui, vue d'en haut, ferait croire à la mer calme, vue d'en bas montre à la terre des branchages capricieusement travaillés, semblables aux pi liers contournés de quelque fantastique temple hindou, mer veilleuse architecture soutenant entre le ciel et la terre le pla fond de la forêt vierge. Ce fût de colonne, ce fourmillement de piliers végétaux, c'est la grande mine du Counani, plus riche à elle seule que tous les gisements d'or et de diamants mis ensemble. De cette merde verdure,endormie avec les vents assoupis, houleuse avec les vents déchaînés, émergent çà et là les têtes de quelques géants de la forêt. Fort éloignés les uns des au tres, solitaires et solennels, ils ressemblent à autant de pas teurs de peuples surveillant avec gravité la vie des cités et des nations. A travers le fouillis des colonnes qui fait penser EN AMAZONIE 2i3 à quelque carnac impossible, bouleversé et surnaturel, mais plus grand que toute l'Egypte avec tous ses déserts, le fût de l'ar. bre géant apparaît, énorme, monstrueux. Ou plutôt il est en trevu, car tout cela est vague et indistinct. Les arbustes étio lés, la végétation des lianes et des plantes grimpantes, le ba lancement de feuilles gigantesques qui tapissent l'espace sur des mètres carrés, dissimulent l'ensemble et les détails dans la demi-obscurité du milieu. Parfois le ciel se couvre. Perdu dans les épaisseurs de la végétation vierge, le voyageur n'y voit pas plus qu'en pleine nuit. L'obscurité et la terreur descendent, plus épaisses et plus sombres, des architraves du plafond feuillu au grouille ment sinistre des pourritures d'en bas. Tout se tait, l'oiseau ne chante plus, le singe cesse de hurler, les fauves ne font plus entendre leur cri rauque, les insectes eux-mêmes ces sent leur bourdonnement. Le silence, la nuit, l'attente de quelque grand événement sont d'une mise en scène terrible comme une réception maçonnique du moyen âge. Tout à coup, un éclair bizarre, crépitant, déchire l'obscurité de la forêt recueillie, les colonnes et les architectures végétales apparaissent comme une vision de temple ruiné escaladé par la horde confuse des plantes grimpantes tropicales. Puis des bruits sourds, qui glacent le cœur, se font entendre. C'est la tempête entre-choquant les hautes cimes qui grin cent, gémissent et craquent. Ce sont les grandes lianes qui se meuvent et paraissent fuir, pleurant sur un mode presque humain, dans des frôlements mystérieux. Ce sont, dans les fourrés, de vagues bondissements de bêtes effarées, des cris lugubres qui sont peut-être un jeu du vent, des avalanches de pluie sifflante, clapotante qui inondent la verte toiture, et une rosée qui suinte et tombe goutte à goutte à travers les épaisseurs de la charpente des branchages. Et, dominant tout, le tonnerre qui roule, roule, en haut, sur les dômes de la fo rêt qui frémit sous la commotion électrique. Puis tout cela s'agite et crie bruyamment. C'est le vent qui chasse lés nuées, c'est le règne animal qui sort de sa torpeur pour annoncer la réapparition du soleil. La forêt se remplit 214 LES FRANÇAIS à nouveau de lueurs crépusculaires, et le voyageur, éperdu, croit assister à quelque féerie d'Hoffmann en action. Gre lottant et fiévreux, il voit dans les lianes qui courent d'arbre en arbre autant de serpents gigantesques prêts à l'enlacer, et, sentant un crapaud sous ses pieds, il croit, halluciné, que le sol marche et s'exhausse. Je ne sais si le massacre de lapins officiels, dans quelque forêt de l'État, par quelque haut dignitaire d'un gouverne ment quelconque, présente beaucoup d'émotions, — un pau vre ver de terre comme moi n'est pas convié à ces solenni tés grandioses, — toutefois, j'ose préférer, jusqu'à nouvel ordre, les promenades solitaires dans les dédales du Grand-. Bois, telles que je les pratiquais, un fusil bien pacifique sur l'épaule, dans les forêts vierges du pays de Counani. Le village. — Notre bourgade porte le nom du fleuve principal, elle s'appelle Counani. Elle ne compte encore qu'une trentaine de maisons et en viron trois cents habitants. Il faut dire qu'elle ne date guère que de vingt-cinq années. Toutefois, c'est un milieu histo rique, car les jésuites y formèrent, il y a un siècle, un village de trois à quatre cents Indiens C'est enfin une ville d'ave nir, en raison de la situation exceptionnelle qu'elle occupe dans la grande région des prairies du bas Amazone. Le village actuel se trouve à vingt-trois kilomètres de la mer, en tenant compte des sinuosités du fleuve, et à quinze en ligne droite. En profitant de la marée, des vapeurs de trois cents tonnes de jauge peuvent remonter jusqu'au village et s'amarrer à quai, car il y a un quai, si rudimen- taire qu'il soit. A l'embouchure du fleuve, sur la rive sud, se trouve un vaste et bon port naturel, offrant des profon deurs de quinze mètres, et complètement abrité par une montagne qui s'avance en promontoire dans la mer. Les maisons se groupent autour de deux grandes places publiques assez bien dessinées, et le long des rues bien tracées. Ces constructions sont assez sommaires, elles sont toutes sans plancher ni étage, excepté la maison du capitaine EN AMAZONIE 215 Trajan. La brique et la tuile sont rares, je crois qu'on n'en -trouve guère qu'à l'église. Tout est construit en bois, bois bruts ou plus ou moins équarris reliés entre eux par un clayonnage d'argile. La toiture, une admirable toiture qui brave cinq hivernages sans une gouttière, est en feuilles de .palmier. C'est confortable, c'est propre, c'est sain. Et chaque maison coûte trois semaines à construire. Peu de tables : on mange souvent accroupi sur des nattes; peu de lits : on use là-bas du hamac, de l'inénarrable hamac, poésie de l'Amérique chaude. > Ce qu'on y mange? du pain, si vous voulez. Nous avons ^Counani de la farine de froment qui nous vient des États- Unis, et des boulangers qui nous viennent du Brésil, où ils étaient esclaves. Le maïs, le riz, le manioc, ne nous manquent pas non plus. La biche, le tapir, la paka, l'agouti, la perdrix, l'agami, le hocco, la poule d'eau, les tortues, mille poissons, Remplaceraient le bifteck aux pommes, si nous n'avions aussi notre bétail. Les pommes de terre de là-bas s'appellent des ignames, et sont supérieures aux nôtres. Comme fruits, vous avez l'ananas, la mangue, la banane, la papaye et cent autres. Si vous aimez les conserves, trois magasins, oui, vous lisez bien, trois magasins en regorgent. Vous pouvez vous offrir des pâtés de pluvier, des lièvres entiers, des haricots verts, du homard, et tout l'assortiment que vous savez. L'absinthe Pernod? Nous en avons chez Demas, chez Trajan et chez Vasconcellos. Du cognac? Nous en avons, d'ailleurs aussi mauvais que celui que l'on boit à Paris. Du tafia? Je n'en parle qu'en me découvrant, car c'est la première boisson du monde; eh bien, les Counaniens boi vent le tafia comme les Bavarois boivent la bière. La bière? Nous en avons des marques anglaises, allemandes, danoises et américaines. Des volailles? C'est la plaie du pays. Du lait? Parbleu! Du chocolat? C'est le pays. Du tabac? Nous récoltons la qualité de la Havane. Du café? Il entoure nos .-maisons; nous prenons du café dix fois par jour. Du vin? . Assurément, et qui nous coûte moins cher qu'à vous autres "Européens : d'abord, parce que s'il était falsifié il ne sup- ,6 LES FRANÇAIS orterait pas la traversée; ensuite, parce que son fret ne ous revient qu'à quatre centimes le litre et que nous ne ayons pas de droits; et enfin, parce qu'un voyage de quatre lois en mer le vieillit de quatre bonnes années bien authen- ques. Nous ne buvons que du « Retour des Indes. » Alors, me demanderez-vous, vous avez engraissé là-bas? lui, en effet. Et c'est même la seule fois de ma vie que cela le soit arrivé. Les habitants. — Les fêtes ? Oh les habitants de Counani e sont pas moroses ! Ils fêteraient volontiers tous les jours, ils le pouvaient, le souvenir de leur sortie de la terre de ser- itude. La population civilisée, formant un total de six cents indi- idus environ, est le produit du mélange de trois sangs : le lanc, l'indien et le nègre. C'est une bien bonne et bien curieuse race que cette race •i-métisse. Fidèle à ses origines sauvages, chaque famille a a maison d'isolement, au fond des forêts, sans voisins. Elle aussi sa maison de ville, dans l'un des quatre centres, mais [le n'y habite que temporairement : sa vraie patrie, c'est la olitude du désert. Hospitaliers, généreux, prodigues, insou- iants, braves, épicuriens : ils forcent la sympathie. S'ils n'é- dent paresseux et dissipateurs, ils seraient tous riches; mais quoi bon travailler pour la richesse quand on jouit, dans la lénitude, du bien-être et de la liberté ! Ils ne sont pas voleurs, pourquoi le seraient-ils ? pas vio- ;nts : quelques coups de couteaux tous les dix ans ; pas trop ivrognes, et ni plus ni moins débauchés que le commun des Parisiens. N'ayant pas encore de cafés-concerts, ils se mon trent attachés aux pompes du culte catholique. Ils ont une école laïque et gratuite, mais pas obligatoire. Ils aiment à s'essayer au français, qu'ils parlent sans accent mais aussi sans orthographe. Ils sont plus familiers avec le créole de Cayenne et parlent couramment le portugais, lan gue maternelle de la plupart d'entre eux. Le type général n'est pas désagréable; il se blanchit d'ail- EN AMAZONIE 217 leurs tous les jours, car des blancs de Cayenne et de Para sont fréquemment de passage dans la contrée. • Tous travaillent, mais tous travaillent peu. Ils récoltent une assez grande quantité de farine de manioc, qui entre pour une bonne part dans l'approvisionnement des placers de la Guyane française. La pêche dumachoiran, dont ils vendent la chair salée et la colle, la construction de quel ques goélettes, constituent leurs principales industries. La Culture du café, du maïs, du tabac, du coton, du roucou, la récolte des cacaos de la grande cacaoyère de Counani, la ré colte des produits forestiers, les embryonnaires exploitations d'ord'alluvion, l'élevage, ne sont actuellement que des acces soires. L'exportation et l'importation réunies ne donnent pas lieu à un mouvement d'affaires de moins d'un million de francs par an, et cela malgré l'absence presque complète dans la contrée de ce stimulant tout-puissant : le capital. Ce commerce se fait avec Cayenne, Vigia et Para, les trois grosses villes les plus voisines. Et il se fait par des goélettes de cinq à quinze tonneaux appartenant aux armateurs de Counani, goélettes construites à Counani et montées par des équipages de Counani. Les négociants de l'endroit, Victor Demas, Trajan, Vasconcellos, ont chacun leur compte cou rant dans quelque forte maison de Cayenne ou de Para, et il faut ajouter que ces Counaniens sont fort avantageusement connus sur les deux places. !?>Rendement industriel. — S'imagine-t-on ce que rapporte rait une exploitation industrielle dans cette contrée? Laissons de côté l'élevage, qui donne d'excellents résultats, mais qui demande quelques années avant d'être rémunéra teur; l'or, qui est très abondant, mais dont l'exploitation est un peu aléatoire; les cultures industrielles, qui sont d'un bénéfice certain mais partout peu rémunérateur, même à Counani; les bois, qui ne peuvent être de suite entrepris en grand par l'industrie sans de coûteuses et hasardeuses écoles : et voyons ce qu'on peut faire en se livrant à l'industrie qui 2i8 LES FRANÇAIS est l'industrie principale de notre grand milieu amazonien, voyons ce qu'on peut faire avec la seule industrie des pro duits forestiers. Il s'agit ici de faits positifs, mathématiques, qu'il faut toutefois faire précéder de certains développements. L'Amazone, le plus grand fleuve de l'Amérique du Sud et du monde, voit aujourd'hui, dans son bassin plus vaste à lui seul que la moitié de l'Europe, se développer un mouvement économique qui ne tardera pas à assurer à l'Amazonie un des premiers rôles parmi les plus importants marchés de la terre. Depuis seulement trente années, l'exportation du marché amazonien a plus que décuplé. Au fur et à mesure que de nouvelles régions, de nouvelles rivières étaient abordées par l'exploitation, des villes se créaient, des lignes de bateaux à vapeur, des banques, des maisons colossales, s'établissaient; le commerce total s'élevait de vingt millions à cinquante, puis à cent, à cent cinquante, à deux cents. Aujourd'hui ce chiffre a été dépassé. Et cependant, au sein de ces immenses espaces, parmi tant de trésors dont regorge cette étonnante contrée, les efforts de l'exploitation actuelle, si rapides, si multipliés, si fiévreux qu'ils puissent être, n'empêchent pas que des milliards de francs se perdent annuellement, faute de pouvoir récolter seulement les fruits de la forêt. Une des raisons qui expliquent que cette progression pour tant déjà exceptionnellement rapide ne le soit pas encore beaucoup plus, est la dispersion de la population indigène, cette mine précieuse de la main-d'œuvre locale. Les tribus, pourtant si aisément assimilables, se prêtant si aisément à la domestication, donnant par le croisement de si heureux résultats, les tribus, à la suite de traitements maladroits infligés naguère encore par les employeurs européens, se sont dispersées dans les forêts de l'intérieur. Ces injustices à l'égard des Indiens, bien connues dans la contrée, arrachaient hier encore des plaintes éloquentes et indignées à un philan- EN AMAZONIE 219 <•"• thrope vénérable, qui est en même temps un savant illustre, M. de Macedo, évêque du Para. Et aussi toutes les autorités, tous les hommes de bien du •jjjpays ne cessent de signaler, en le déplorant, ce fâcheux état de «choses. La race indienne durement exploitée, gaspillée, recule, se dissémine, s'enfuit et disparaît. k La civilisation de l'intérieur a régressé par suite du gas pillage qu'on a fait des Indiens, par suite du système d'uti- .ïisation aveugle et inintelligente qu'on leur a toujours appli- 'qué. Ce sont eux pourtant qui sont les maîtres des immenses Régions de l'intérieur, régions encore inexploitées ou même inexplorées. Ce sont eux qui, en mêlant leur sang au sang européen, constituent cette belle race amazonienne actuelle- ; menten formation, une des grandes races de l'avenir. L'éloge de cette race indienne, autrement noble, autrement belle, autre ment intelligente et progressiste que la race nègre, n'est plus 'à faire aujourd'hui. Malheureusement, le gouvernement de Rio, si habile pourtant à tant d'autres égards, s'obstine à ne voir guère dans l'Indien qu'un sujet d'études linguistiques et anthropologiques, tandis qu'il gâte des millions à essayer d'.acclimatef tant mal que bien le blanc d'Europe aux forêts vierges du tropique américain. Pour le gouvernement fran çais, lui, il a bien d'autres chats à fouetter. K- Ainsi le rôle économique de l'élément indigène qui est, •par excellence, l'élément vital du pays, semble être ignoré ou dédaigné par l'action gouvernementale, et est ou négligé ou exploité d'une façon abusive et peu clairvoyante par l'initia tive privée. te- Pour donner de suite au Counani l'impulsion qui en ferait, 'd'ici quelques générations, un des grands marchés du nou veau monde, il suffirait de lui appliquer, dans la pratique ^industrielle, quelques-unes des méthodes que nous indiquent la science sociale et la science économique. Il faut arriver à centraliser la main-d'œuvre indigène. Le procédé matériel est connu et expérimenté, c'est la création de villages indiens, Yaldeamente, qui a déjà donné de fort beaux résultats à l'Amazone, chaque fois qu'on a voulu s'en LES FRANÇAIS occuper d'une façon sérieuse. Le village tient la tribu : l'In dien en village est virtuellement civilisé, il travaille, il pro gresse. Ce sont les quatre-vingt mille Indiens demi-domes- tiqués de l'Amazone qui fournissent la plus forte part aux cent cinquante millions de francs d'exportation de la contrée. Cette main-d'œuvre indigène assurée, il faudrait métho- diser les procédés d'exploitation des produits forestiers. Ces procédés sont aujourd'hui bien grossiers, bien sauvages, et cependant ils donnent de beaux résultats. Pour ne parler que des procédés de fabrication, n'est-il pas curieux de montrer seulement pour ce qui est du caoutchouc et du cacao, com bien d'efforts isolés, de tentatives sans écho et sans résultats ont jusqu'à ce jour tourmenté, en vue de bénéfices plus con sidérables, l'esprit des producteurs. Sans doute, des efforts plus savants, plus puissants, arri veraient à produire, — avantage incalculable et pour les ini tiateurs, et pour la science, et pour la consommation géné rale, — des résultats incomparablement moins coûteux et meilleurs. Des procédés méthodisés et perfectionnés, éla borés et appliqués non par des théoriciens en chambre n'ayant jamais étudié la question de nos forêts et de nos Indiens que dans les écoles Centrales ou les écoles Poly techniques des deux mondes, mais par des spécialistes d'une sérieuse instruction théorique et technique fortifiée ulté rieurement à la rude école de la vie sauvage vécue avec les tribus du Grand-Bois; ces procédés ne pourraient manquer de faire la fortune de leur inventeur en améliorant l'indus trialisme local. A côté du perfectionnement des procédés et des méthodes, il y a l'étude systématique et synthétique de l'intérieur. Le chef d'exploitation, un de ces spécialistes éprouvés dont nous venons déparier, battrait constamment le pays en compagnie des Indiens de ses tribus, pour découvrir les milieux les plus riches en produits forestiers. Les centres d'exploitation trouvés, les stations aux croise ments des routes naturelles installées, ateliers d'extraction et factoreries joueraient à la fois le rôle de propulseurs du EN AMAZONIE 221 vtravail indigène, de centres d'attraction et d'ateliers modèles. 'En dehors des bénéfices pécuniaires qu'ils rapporteraient, ils seraient le plus puissant facteur de la civilisation locale. Ce serait là que l'Indien apprendrait à travailler, là serait l'usine centrale où l'Indien travaillant à son compte dans les rivières viendrait vendre ses produits. L'Indien qui ne se verrait plus exploité serait encouragé au travail, et la pro duction irait progressant, au plus grand bénéfice de l'entre prise et à la plus grande gloire de la civilisation. On civili serait l'Indien en l'utilisant et en lui enseignant à s'utiliser soi-même. Parce triple procédé : Centralisation de la main-d'œuvre indigène, Perfectionnement et méthodisation des procédés d'extrac tion des produits forestiers, Éducation et moralisation de la production indigène, On arriverait aisément et promptement à promouvoir dans la contrée une prospérité économique toujours crois sante et toujours plus intense; 4 A mettre en profit, au plus grand bénéfice de l'entreprise mais aussi au plus grand avantage d'une race fort intéres sante, une des régions les plus riches, les plus belles et les plus saines du globe. . Sans doute, on n'aurait pas tout spécialement en vue une œuvre philanthropique; toutefois, n'est-il pas heureux de pouvoir constater que d'autant plus on ferait une bonne affaire, d'autant plus on ferait une grande œuvre ? Les centres d'exploitation installés, il va sans dire que le genre d'exploitation devra être celui-là même qui enrichit toute la grande contrée voisine, l'Amazonie. En matière industrielle et financière il faut, autant qu'on peut, se garder de se lancer dans des innovations hasardeuses. L'exportation de l'Amazonie est de cent cinquante millions de francs par an, dont cent dix pour le caoutchouc, dix pour le cacao, trois pour la noix du Brésil, et le reste pour la salsepareille, la piaçava, le copahu, l'ucuhuba, le coumarou, le carajuru, le carapa, la vanille, la coca, etc. On ferait ces 222 LES FRANÇAIS fruits, ces produits. Il est palpable qu'il vaut mieux cueillir les fruits que de couper l'arbre à pied, c'est moins coûteux et plus lucratif. L'entreprise ayant une installation puissante et bien organisée, des procédés perfectionnés, de la main- d'œuvre indigène à discrétion, il est clair que là où le tra vailleur ignorant, isolé, livré à ses propres ressources réalise de beaux bénéfices, l'entreprise ne pourrait qu'en réaliser de beaucoup plus considérables encore. Il y a aussi l'or, aussi abondant dans le Counani que dans la Guyane française et le Venezuela, contrées où existent actuellement des mines donnant de un à dix-sept millions de francs par an; il y a des pierres précieuses, des métaux variés. Mais ces industries présentent des aléas et il faut faire les aléas. Il ne faut pas sortir du domaine de l'absolu- ment positif. L'or, on sait où il existe dans le Counani, on le prospectera encore, et plus tard on verra. De long temps il devra être question réservée. De même, et alors pour des raisons de moindre rendement, toute tentative d'exploitation forestière, agricole ou pastorale, devra demeu rer subordonnée et accessoire. Voici, à titre d'échantillon, un devis des prix de revient des trois principaux produits forestiers. C'est le prix de re vient actuel. On ferait toujours au moins cela. D'autres pro duits forestiers, les plantes médicinales par exemple, donnent de plus gros bénéfices. Mais ne tablons que sur ce qui est connu, commun, banal. Les terres à caoutchouc, ou à cacao, ou à noix du Brésil découvertes, on y met des Indiens. On paye ces Indiens, quand on les paye bien, ou pour mieux dire, quand on les paye, deux francs par jour et on les nourrit. Le payement se faisant en marchandises que l'on tarife, dans la contrée, d'au moins cinquante pour cent de bénéfice net, — (et même jusqu'à trois mille pour cent!) — le payement revient, au plus, à un franc par jour. La nourriture se compose de trois éléments : la farine de manioc, le tafia et le tabac. Pour ac croître leur bien-être, les Indiens, aux heures de loisir, chas sent et pèchent. On compte en moyenne, pour la dépense de EN AMAZONIE 223 forinede manioc, tafia et tabac, un franc par homme et par jour. Ce qui met le prix de revient d'un Indien, solde et fûpurriture, à environ deux francs par jour. Jf Or, l'Indien récolte en moyenne par jour : § En caoutchouc, trois kilogrammes, poids en frais. Sec, ce caoutchouc se réduit à deux kilogrammes et demi. En tenant Compte des diverses qualités de caoutchouc, et en tablant sur les prix de la plus grande baisse sur place (cinq francs le :'iilogramme), on peut dire que le produit brut de l'Indien au caéutchouc représente sur place douze francs cinquante ^centimes par jour. La saison de la récolte du caout chouc dure environ cinq mois, soit au moins cent jours de -travail. Travail de cent jours, solde et nourriture : deux fcents francs. Nourriture de cinquante jours sans travail : ^cinquante francs. Total dépenses : deux cent cinquante francs. Produit brut : deux cent cinquante kilogrammes de caout chouc à cinq francs, soit douze cent cinquante francs. Béné fice net d'une saison d'un Indien au caoutchouc : mille francs. En cacao, vingt kilogrammes, à un franc le kilogramme, en moyenne, sur place, soit vingt francs par jour. La saison du cacao dure trois mois, soit, au moins, soixante jours de f travail. Travail de soixante jours, solde et nourriture : cent vingt francs. Trente jours de nourriture sans travail : trente francs. Total dépenses : cent cinquante francs. Produit brut : douze cents francs. Bénéfice net par homme et par saison : mille cinquante francs. * -En noix du Brésil, quatre-vingt-dix kilogrammes à vingt- cinq centimes l'un, soit vingt-deux francs cinquante cen times par jour. La saison dure trois mois, soit soixante jours de travail. Travail de soixante jours, solde et nourriture : cent vingt francs. Nourriture de trente jours sans travail : ^trente francs. Total dépenses : cent cinquante francs. Pro duit brut : cinq mille quatre cents kilogrammes à vingt-cinq ^centimes sur place, soit treize cent cinquante francs. Pro duit net par homme et par saison : douze cents francs. On voit que le caoutchouc est un peu moins rémunérateur que le cacao et la noix du Brésil, puisque la journée brute 224 LES FRANÇAIS qui au caoutchouc vaut seulement douze francs cinquante centimes, vaut vingt francs au cacao et vingt-deux francs cinquante à la noix du Brésil. Un Indien que l'on pourrait faire travailler l'hiver au caoutchouc et l'été au cacao ou à la noix du Brésil, — mais on obtient difficilement de l'Indien tant de travail suivi, — rapporterait plus de deux mille francs par an. Au moins peut-on compter sur un minimum de mille francs. Le travail des demi-civilisés du Counani comme de l'Ama-- zone est encore plus rémunérateur, car, si on les paye le double et si on les nourrit mieux, aussi fournissent-ils une somme de travail beaucoup plus considérable. Malheureuse ment il n'y a plus guère aujourd'hui de ces travailleurs de disponibles sur le marché amazonien ou counanien. Mais ces produits forestiers sont-ils abondants dans le Counani? Il suffit de répondre que le caoutchouc vit en famille à quelques heures au-dessus du village, que la salse pareille et la noix du Brésil abondent partout dans le Grand Bois, que d'immenses forêts de carapa bordent les rives du fleuve Cachipour, et qu'enfin le cacao... Mais le cacao mérite une mention spéciale. Sans parler du cacao sylvestre, qui se trouve un peu partout dans les hautes terres, nous avons à Counani le cacao franc, le cacao cultivé. A un jour de canotage au-dessus de la capitale, sur la rive droite du fleuve, longeant la rive droite pendant quatre kilo mètres et sur un kilomètre de profondeur, se trouve une des plus vastes cacaoyères du bassin de l'Amazone. Cette cacao- yère,4a--caca©yèTe -de Couna-n-i, a été plantée par les jésuites en 1780. Elle compte plusieurs milliers de pieds de cacao. Actuellement elle est propriété communale, ou plutôt terrain vague, res nullius. Les Counaniens y vont charger de fruits leurs goélettes. Ils les cueillent parfois même verts pour manger la pulpe, qui est sucrée et rafraîchissante. Ils récol tent les fruits mûrs pour en extraire le chocolat nécessaire à leur consommation. Quelques-uns, plus modernes, vont jus qu'à exporter leur récolte. En somme, les trois quarts, au moins, de la production se perdent. Cependant ce qui est ainsi EN AMAZONIE «5 irçângé vert, gâté, gaspillé, utilisé ou exporté, ne représente pas une valeur inférieure à vingt-cinq mille francs par an. v A propos de jg&jcacaoyère de"€own»Bi il faut remarquer plusieurs choses : ^D'abord, bien- qu'elle produise pour environ cent mille Jfancs par an, — revenu dont on aurait aisément la ferme |pÊur dix mille francs de redevance payés annuellement aux |jjflUjMinioft6, — cette production ne représente pas la moitié de la production dont sera susceptible la cacaoyère quand •Jêlle sera un peu élaguée, entretenue, débarrassée des grands libres qui l'encombrent en trop grand nombre. P- Ensuite, pour centenaire qu'elle soit, la cacaoyère n'est pas fatiguée. Pour peu qu'on l'entretienne, une cacaoyère 'vit plusieurs siècles. Les quatre ou cinq grandes cacaoyères jde l'Amazone, — lesquelles fournissent ensemble pour 'environ dix millions de francs de fruits par an, celles du |£acoal Grande et du Cacoal Real, près d'Obidos, celles du 'bas Amazone et celles du Solimoes, sont toutes séculaires. 'k"i |Le Cacoal Real date de 1680. |{ Enfin, avoir une cacaoyère constitue un monopole naturel *pour l'exploitation en grand du cacao. En effet, on n'impro vise pas une cacaoyère. On ne peut créer des cacaoyères que %nsla région où il s'en trouve déjà. La semence du cacaoyer telle qu'on l'expédie pour être convertie en chocolat, ne peut pas germer. Pour reproduire, elle doit être plantée fraîche; Jde plus, le fruit qui contient cette semence ne peut se con server qu'un nombre limité de jours, ce qui ne lui permet pas d'être transporté à de grandes distances. -J^- jf.D'où je conclus que Counani pourra être, quand on coudra, un des grands centres de production du cacao. Et un es ^premiers entre ses pairs, car la cacaoyère de Counani est ne des plus importantes qui soient en Amérique. If Ceci soit dit sans insister, car, ainsi que nous l'avons vu, pSounani a d'autres richesses que sa cacaoyère. f L'obtention de toutes faveurs, tous privilèges, toutes con cessions, toutes fermes, toutes majorations de premier arrivant étant absolument certaine, — les capitaines actuels i5 226 LES FRANÇAIS et toute la population sont disposés à consentir à tout pour attirer les Français à Counani, — pouvons-nous prévoir les/ bénéfices? Lebudget des dépenses comprendrait la création d'un service de petits vapeurs côtiers reliant Counani à Cayenne d'une. part et de l'autre à Para, le grand port amazonien; les dépense»! d'administration proprement dites et les dépenses d'exploi-r tation. Pour le budget dépenses, il n'y a pas de chiffre à donner^ D'abord je ne suis pas spécialiste en administration, et ensuite,, je crois savoir que cela dépendrait de l'habileté, du savoir-'" faire ou de l'honnêteté des directeurs de l'entreprise. Pour ce qui est du budget recettes, il faudrait le prévoir à peu près nul pour la première année. Pour la seconde année, on peut prévoir un minimum de recettes brutes. Comment que l'on s'y prenne on n'aura pas, pendant les douze premiers mois, glané dans fa contrée, tant en demi-civilisés qu'en; Indiens, moins de cinq cents travailleurs. Ces cinq cents travailleurs représentent un revenu brut d'environ six cent- mille francs, d'après la cote de l'Amazone. Et pendant la troisième année on aurait certainement mille travailleurs travaillant au moins pendant une saison. Le revenu, que l'on déduit aisément, et qui est fort respec table, ne peut pas manquer d'augmenter fatalement dans une ' proportion rapide. En effet, on n'aura plus le soin des frais et des peines du premier établissement on aura un personnel en même temps adapté et dressé, et on pourra consacrer la meilleure partie des efforts de l'entreprise à augmenter l'im portance du courant de main-d'œuvre indigène. Et si la rapide progression des revenus n'arrive pas à s'accélérer encore d'une manière indéfinie, ce n'est point parce que les • produits forestiers et autres feront défaut à l'exploitation, mais parce que la main-d'œuvre, beaucoup plus limitée eh quantité, ne pourra fournir à la récolte de tous les produits. CONCLUSIONS Les conclusions de cette étude se tirent d'elles-mêmes. -L'Amazonie, marché nouveau, nation nouvelle, en crois sance rapide et à développement immense, incalculable, •peut être une colonie française des plus importantes. Le milieu amazonien est prodigieusement fertile et riche en "même temps que sain, — et il n'est presque pas encore exploité. ,,,La population amazonienne fait le plus séduisant accueil à ceux de nos compatriotes qui sont établis au milieu d'elle, .— et ils ne sont encore que cinq cents. Il se fait annuellement déjà, entre la métropole et ses nationaux de l'Amazonie un mouvement d'échanges de plus de 5o millions de francs. # Je laisse aux jeunes à déduire eux-mêmes une conclusion pratique, quand ils seront leurs maîtres et s'ils n'ont pas "peur du mal de mer. TABLE DES GRAVURES Carte de l'Amazonie. 27 Henri A. Coudreau 2 Donatien Barrau, la plus haute personnalité française de : l'Amazonie 11 Paysage des côtes. 32 Paysage de l'intérieur (Haut Rio-Negro). . 47 Montagnes de l'intérieur (Cairrû, aux sources du Rio-Branco). 59 r Ifillage de Sâo-Gabriel (Haut Rio-Negro) 73 Église de Panoré (Haut-Rio-Negro) 8 F. G. de Santa Nery, célèbre publiciste amazonien. 89 Ëstrada de Sâo Jeronymo à Para 93 tlne rue à Nazareth (Faubourg de Para). . . 101 Fête champêtre aux environs de Para. . 107 Métis d'indien et de blanc . 11g Fort de Sâo Joaquim du Rio-Branco I3I Indien Macouchi 167 Indienne Macouchi . . . 171 Maison d'Indiens civilisés . 175 Village indien de Panoré 181 Ita pinins (La pierre peinte) . -. i85 Le directeur d'Indiens, va chercher les Indiens au fond de leurs retraites. 189 Vous êtes-vous déjà noyé t 19 A travers les étendues de ces herbages solitaires. 209 TABLE DES MATIÈRES Introduction. 5 CHAPITRE i« La colonie française de l'Amazonie 7 CHAPITRE II L'Amazonie 19 CHAPITRE III La capitale de l'Amazonie. 88 CHAPITRE IV De l'émigration française dans les prairies de l'Amazonie. 111 CHAPITRE V L'Amazonie contestée entre la France et le Brésil 127 CHAPITRE VI Les Indiens de l'Amazonie. i65 CHAPITRE VII La vie amazonienne: Counani 194 Conclusions. 227 Table des gravures 229 SAINT-DENIS. — IMPRIMERIE PICARD-BERNHEIM ET C'6. — M.-I. — 70684 A LA MÊME LIBRAIRIE BIBLIOTHÈQUE COLONIALE ET DE VOYAGES- VOLUMES IN-8" CA.RRÉ, ILLUSTRES*-, ' Broclié • - • • • 2 fr. 50 Toile tranche dorée.. 3 fr. s 1/2 reliure tète dorée.. . 4 fr. 50 4 LES FRANÇAIS AU CANADA, par A. Chalamet ï. P. Les FRANÇAIS EN AMAZONIE, par Henri A. Coudreau. LES FRANÇAIS A OBOCK, par Denis de Rivoyre LES FRANÇAIS A MADAGASCAR, par Fernand Hue. LES FRANÇAIS EN GUYANE, par Jules Gros. ORIGINES DE LA CONQUÊTE DU TONG-KING. — VOYAGES ET DÉCOUVERTES CE JEAN DUPUIS, par Jules Gros. Poui- paraître dans la môme collection : LES FRANÇAIS AU CAMBODGE. LES FRANÇAIS AU TONG-KIN. LES FRANÇAIS DANS LES ÎLES DE LA MANCHE. LES FRANÇAIS EN TUNISIE. LES FRANÇAIS EN SUISSE. LES FRANÇAIS AU SÉNÉGAL. LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. LES FRANÇAIS EN OCÉANIE. Nos EXPLORATEURS. HISTOIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE. VOYAGES ET AVENTURES DE PAUL SOLEILLET. Paris. — Charles UNSINGKIÎ, imprimeur, 83, rue du Bac. 
 
 
 
 
 
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